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Erwan Lauriot-Prévost                                                              Guillaume Herissson (Source : privée)

Qui est Jean Zeitoun ?

1. Ses repères

1.1. Une histoire de famille dans la Tunisie des années 40

Jean Zeitoun est né à Tunis en 1941 d’une mère, Anna-Reine, dont la famille est d’origine italienne et d’un père d’origine tunisienne, Meyer. Il a une sœur ainée, Simone, qui le précède d’un an. La plus jeune, Marlène, arrivera après la guerre. Jean aime à revendiquer ses origines pour partie italiennes et les cultive. Il parle l’italien, surtout celui des rues dira-t-il plus tard. En fait, il se retrouve dans l’histoire des lointains ancêtres de sa mère. Dans la ville de Florence, ceux-ci détiennent durant de longues années une charge d’imprimerie. Au XVIème siècle, l’Italie domine l’industrie du livre, Florence est la troisième place italienne pour l’impression et la production de livres, après Venise et Rome. La ville de Florence à elle-seule compte 40 imprimeries et produit 4000 éditions. Ces trois villes rassemblent à elles seules près de 300 imprimeries et produisent plus de 38 000 publications. Dans ce pays « Il est plus facile de devenir imprimeur que boulanger » aurait dit Erasme[1]. Est-ce un héritage de sa lointaine filiation mais Jean aime le papier, papier vélin, papier vergé, parchemin, les cahiers, les carnets qu’il collectionne, les livres, autant pour l’objet lui-même que pour son contenu, les stylos… Il écrit de très nombreuses lettres, pour le plaisir du papier autant que pour celui de son destinataire.

 

Mais en attendant cette heure, à l’époque de sa naissance, la famille de Jean Zeitoun est dans la tourmente. Les lois antisémites votées sous le régime de Vichy s’appliquent aussi à la Tunisie, tout comme au Maroc et en Algérie. Le 8 novembre 1942, l’Allemagne envahit le pays. 90 000 juifs vivent alors en Tunisie. Un mois plus tard commence la première rafle des juifs tunisiens par les SS. Cette date du 9 novembre 1942 inaugure aussi l’instauration des camps de travail sur le sol tunisien. « Près de 5 000 juifs y seront internés, avant que ne commencent, à partir d’avril 1943, les premières déportations vers les camps d’extermination européens[2]». Le père de Jean Zeitoun fait partie de ces 5000 juifs internés dans un camp de travail. La maison où ils vivent ainsi que leur voiture sont réquisitionnées. Seul le manque de navires et d’avions déjà mobilisés pour des besoins militaires limitera le transfert par les SS des internés juifs tunisiens vers les camps de concentration allemands, autrichiens ou polonais.

[1] Données chiffrées citées issues de Histoire du livre, Renaissance et réforme, le marché européen par Jean Guillemain. Site internet http://classes.bnf.fr/livre/arret/histoire-du-livre/renaissance/02.htm

[1] Source : The Times of Israel, 25 février 2017, article « 9 décembre 1942 : la rafle des juifs de Tunis marque le début des persécutions nazies ». Le journal précise les conditions de détention des hommes internés: « C’est le SS Walter Rauff qui est choisi par Hitler pour importer la solution finale en Tunisie. En l’occurrence, l’un des assassins les plus zélés du IIIe Reich, chargé notamment en 1941 du programme d’extermination des Juifs par les camions à gaz. »  Ces hommes de 17 à 50 ans « affaiblis par des conditions d’internement inhumaines creusent des tranchées, comblent les trous des bombes, déchargent les camions de munitions. Sous les coups et la menace constante d’exécutions sommaires. »

The Times of Israel, 25 février 2017

Source : The Times of Israel, 25 février 2017, Colonne de Juifs sous les yeux de la population musulmane, en Tunisie, en décembre 1942. (Crédit : Bundesarchiv, Bild 183-J20384/CC-BY-SA 3.0/WikiCommons)

Son père revient du camp après s’en être échappé, les pieds ensanglantés d’avoir marché pieds nus sur une centaine de kilomètres. Cette rafle, Jean ne pourra l’oublier, bien que le récit de cette période ne soit jamais abordé par leur père au sein de la famille. Il y a juste, par la suite, ces douleurs aux pieds qui rendent sa marche difficile mais dont il ne se plaint jamais. Près de quarante ans plus tard, il explique à sa fille Marlène, qu’il s’agit des séquelles de son retour du camp de travail.

 

L’enfance et l’adolescence de Jean Zeitoun se passent avec sa famille, à Tunis dans le quartier européen, près du grand parc du Belvédère.  La mer, la plage et les vagues ne sont pas très loin. Ces vagues dont il n’entretiendra pas forcément la nostalgie car il en garde quelques souvenirs douloureux : Jean manque de se noyer à deux reprises dans des courants violents . Il disait en conserver une horreur des situations d’enfermement et d’étouffement, quelles qu’elles soient. Ses copains de classe, ou plutôt d’explorations extra-scolaires dans les rues du quartier – celles-ci l’occupent bien davantage que les cours où il s’ennuie – sont maltais, italiens, tunisiens et parlent un mélange de plusieurs langues.

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Classe de 6ème de Jean  Zeitoun à Tunis, 10 décembre 1951, avec Monsieur Couffignal.

Il aurait pu suivre leur parcours et, comme eux, arrêter ses études pour travailler. Mais il se trouve qu’il est très bon en maths. Il dort peu, invente ou redécouvre tout seul des théorèmes mathématiques ou géométriques qu’il aura la surprise, plus tard, de se voir expliqués en classe.

A l’époque, les livres de classe ne sont pas gratuits. De toute sa scolarité à Tunis, les seuls livres que Jean ne possédera jamais sont ceux des prix d’excellence qu’il reçoit en fin d’année. Qu’importe. Il développe son autonomie et son indépendance d’esprit qui feront qu’à l’avenir il refusera de suivre les mouvements mimétiques en vogue et se forgera toujours sa propre opinion, par l’analyse et la réflexion. Avoir raison avec lui-même plutôt qu’avec Sartre, Lénine ou Castro (qu’il rencontrera à Cuba dans un voyage avec Régis Debray…). Son père, très intelligent, très habile et minutieux, initie Jean aux merveilles de la mécanique, à celle des mouvements horlogers comme des rouages, processus et mécanismes en tous genres. En fait, Jean est déjà ingénieur et scientifique dans l’âme : toutes ses années ultérieures d’apprentissage ne feront que préciser les contours et affiner les lignes. Mais l’essentiel est là : le questionnement, la méthode, la rigueur, la curiosité, l’habilité et… l’acharnement.

1.2. Un objectif pour Jean Zeitoun:  la France et son horizon rêvé

A Tunis, comme ailleurs dans les campagnes françaises dans les années 50, Jean va rencontrer son hussard noir de la République bienveillant. Ils existent aussi en Tunisie.  Le niveau académique dans ces années-là y est d’ailleurs souvent plus élevé que dans les académies françaises et les enseignants d’une qualité exceptionnelle. Un soir après les cours son professeur le prend à part : « Tu dois poursuivre tes études ! » Est-il donc vraiment si doué en maths ?! Oui mais pas seulement, car Jean a déjà sauté deux classes. Et pour cet enseignant bienveillant cela ne fait aucun doute : il lui faut continuer et se préparer à partir pour la France. Jean vouera une reconnaissance éternelle à cet homme attentif et perspicace.

 

Jean constitue, seul, son dossier et le porte à l’administration du lycée Carnot sans vraiment savoir où cela va le conduire. Il sera toujours un peu ému en se remémorant cette démarche solitaire. On pourrait dire, par facilité d’écriture, qu’elle lui fait quitter l’enfance mais, en fait, il a déjà laissé cette enfance derrière lui depuis longtemps. Dès l’âge de 5 ans il se sent très lucide : il mesure les limites de certains des adultes qui l’approchent en dehors du cercle familial. Cela est dit sans arrogance ni méchanceté de sa part. Il se sent mal à l’aise et perçoit de ces hommes et ces femmes emberlificotés dans des vêtements trop couvrants et austères comme un rétrécissement des gestes et des sentiments. Il y voit à l’œuvre une certaine momification des esprits : trop de croyances, de dogmes, de rites, de superstitions qu’il ne peut s’empêcher de déconstruire. Il perçoit déjà les limites et les mythes d’une cohabitation heureuse entre communautés. Toujours cette sensation d’étouffement et d’enfermement.  Sortir de là et le plus vite possible : tels sont ses objectifs, malgré l’affection sans limite qu’il porte à sa famille. En dépit de la souffrance provoquée par l’idée de cette séparation, sa famille ne le retiendra jamais. Au contraire, elle l’encourage.

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1959 - Aéroport de Tunis : départ de Jean pour la France -  (Source : privée)

Les perspectives qu’il envisage en rejoignant la France sont à l’exact opposé de ce qui lui donne envie de quitter le pays : un rêve de liberté, d’impertinence, de curiosité intellectuelle, d’ouverture d’esprit.  La réalité de ses débuts à Paris sera beaucoup plus nuancée que dans ses rêves.

 

A son arrivée en France, c’est l’automne, il pleut, il fait froid. La poésie des pavés mouillés de la rue Saint-Vincent ou la mélancolie des réverbères qui se reflètent sur les trottoirs des Grands Boulevards ne lui apparaîtront que plus tard.  La bourse d’études qu’il a obtenue ne lui permet pas d’excentricités s’il veut s’échapper quelques temps de son internat des classes préparatoires. Le déjeuner se résume dans ce cas au pain baguette accompagné d’un café noir. Les jours de fête, à la Brasserie Saint Michel, il améliore son menu : assiette de frites et saucisse moutarde.  Tout comme le dimanche où il retrouve sa cousine Jacqueline qui l'accueille pour un déjeuner chaleureux dans sa chambre de bonne. Il continuera longtemps de préférer les menus simples de bistrot ou ceux improvisés à toute autre nourriture élaborée.

En fait il se moque de ces contingences. Antoine Blondin n’est pas loin mais sans l’« Humeur vagabonde » [1] qui va avec. Car pour l’instant, c’est comme un coup de poing qu’il reçoit un matin dans la figure. Le « sale bougnoule !» qui lui est lancé ne vient pas d’un quelconque individu du quartier Saint-Michel alors très sombre et gris mais de l’un de ses coreligionnaires en classe préparatoire. Celui-ci ne sait pas que Jean passe très vite du sens figuré au sens propre : le coup de poing de l’insulte raciste est rendu au jeune collègue, mais, cette fois, dans un tabassage en règle qui n’a rien d’une métaphore. La sanction sera lourde mais sa rancune envers cet épisode encore plus tenace.

Pendant deux ans de la vie monacale des classes préparatoires au Lycée Saint-Louis, Jean prépare « les » concours.  

 

[3] Antoine Blondin, Humeur vagabonde, Paris : Editions de La Table Ronde, 2016.

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Classe préparatoire – Lycée Saint-Louis 1960-1961– (Source : privée)

En 1961, il réussit le concours de l’Ecole polytechnique. Cette école, il l’avait sélectionnée presque par hasard. En arrivant de Tunis il ne connait rien de Polytechnique. Personne ne lui en a jamais parlé. C’est seulement parce que ce jour-là il accompagne un ami qui veut s’inscrire au concours de l’X qu’il décide de faire la même chose, n’ayant rien prévu d’autre et sans vraiment avoir d’idées sur la question. Il découvrira avec étonnement, une fois seulement entré à Polytechnique, qu’il s’agit d’une école militaire…

Jean Zeitoun, X, Promotion 1961 (Source : privée)

Jean Zeitoun, X, Promotion 1961 (Source : privée)

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1.3.    Méritocratie républicaine

A son entrée à l’X en 1961 Jean Zeitoun n’a pas de plan de carrière. En fait il n’en aura jamais. En partant de Tunisie il savait très exactement ce dont il ne voulait plus mais en arrivant en France il ne sait pas encore ce qu’il veut. C’est en rentrant à l’X qu’il commence à le savoir. D’abord, tout apprendre et tout lire, lui qui n’a jamais fréquenté de bibliothèques. Et, en effet, il lit tout : essais, littérature des quatre coins du monde, biographies, ouvrages techniques, travaux scientifiques,  tout.

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Jean Zeitoun, 1961 (Source : privée)

Au-delà de cette frénésie de lecture et de découverte, ce qu’il veut, c’est ne jamais cesser d’apprendre, de comprendre, de se confronter, de questionner, encore et toujours, quel que soit le domaine concerné qui, au fond, ne le préoccupe pas beaucoup.

 

Traverser ces années à l’Ecole polytechnique, pour Jean, c’est un peu comme disposer d’une baguette magique : l’univers de tous les possibles est à portée de main. Il y côtoie des enseignants d’une qualité exceptionnelle, (dont des Médailles Fields en mathématiques), toujours accessibles malgré leur notoriété. Les cours donnés par des professeurs comme Louis Leprince-Ringuet le marquent profondément : l’astrophysique déjà… Ceux conçus par Laurent Schwartz aussi. Ces enseignements (dont il a souvent gardé des notes) lui laissent, cinquante ans après, des souvenirs inoubliables. Mais ils ne sont pas les seuls : les conférences de Raymond Aron aussi. Dans un autre style il assiste aux interventions de Jean Vilar, de Jean-Louis Barrault ou encore de Salvador Dali. Oui, tout y est possible, incroyablement vivant et ouvert. Même de voir, à chaque fin d’année, Louis Leprince-Ringuet et le champion de tennis Borotra jouer au tennis en double contre les deux meilleurs tennismen de la promotion qui ont fait l’objet d’éliminatoires tout au long de l’année. Louis Leprince-Ringuet est un tennisman classé qui joue très bien. L' un des amis de Jean Zeitoun,  Bernard Schaefer, nous raconte tout cela.

Les élèves de l’X peuvent engager des projets de recherche : les moyens leur en sont donnés. La contrepartie à cet univers des possibles, car bien sûr il y en a une, et elle est de taille (le mérite, à cette époque, se gagne encore), c’est le très haut niveau d’engagement personnel exigé, un niveau hors norme et qui suppose acharnement, persévérance, courage, volonté de fer et résistance physique.

Mais cette fois, Jean n’est pas seul sur cette trajectoire: depuis l’âge de 18 ans, il a noué des amitiés éternelles, dont celles avec deux complices qui le resteront pour la vie, quels que soient leurs itinéraires respectifs : Jean Dupont et Charles Abulker. Il y a aussi tous les autres liens qu’il a créés en classes préparatoires, comme ceux avec Bernard Schaefer, ou bien durant ces années d’Ecole, avec des mathématiciens musiciens comme lui.

Car depuis son enfance, à Tunis, Jean vit avec la musique. Adolescent, son père lui offre des cours de guitare par un professeur qui vient enseigner chez lui.  Il connaît et mémorise toutes les chansons des années 40 et 50 écoutées à la radio. Il pourra les chanter in extenso toute sa vie. A Polytechnique, il se lance dans la création d’un quintette de jazz et y joue de la trompette. Il joue aussi de l’harmonica qui l’accompagne longtemps.

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Quintette de jazz au sein de l’X dans lequel Jean Zeitoun joue de la trompette

(Source : privée)

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Jean Zeitoun (Source : privée)

Jean Zeitoun, grand bâtisseur devant l’Eternel, ingénieur et scientifique à part entière mais aussi défricheur et explorateur méthodique de nouvelles voies, intègre l’Ecole nationale des ponts et chaussées en 1963. Toutefois, l’Ecole de médecine étant située dans la même rue que l’Ecole des ponts, il y fait des incursions et suit les cours de médecine en parallèle pendant quatre ans. 

A la fin de ce parcours, il n’envisage pas de carrière de gestionnaire ou d’administratif, autant de fonctions qu’il fuit. Il satisfait en cela les demandes qui commencent à émerger de la part d’une partie du corps enseignant de l’X et qui deviendront ensuite prégnantes autour de la bataille menée par Laurent Schwartz « Contre le gaspillage des cerveaux » à la sortie de l’X[1].  Jean n’aime rien moins qu’élaborer, concevoir, imaginer, se projeter puis construire, réaliser, développer. Il va créer lui-même toutes les conditions pour que cela soit possible et ce, tout au long de sa vie professionnelle.

Durant cette période, Jean va aussi voyager, d’abord dans le cadre d’un stage en usine en Israël, avec Bernard Schaefer qui l’accompagne. Ils ont rejoint Israël en voiture via la Grèce. Ils continuent en découvrant le pays : du désert du Neguev et Eilat au sud jusqu’à la frontière libanaise au nord. Le Brésil, dans le cadre de la construction d’un barrage.

[1] Bibliothèque de la SABIX, Société des amis de la bibliothèque et de l’histoire de l’Ecole polytechnique, article de Jean-Louis Basdevant, 2020 : Laurent Schwartz « avait fait, dans les années 1960, des critiques très précises, reprochant à l’École d’attirer les meilleurs cerveaux scientifiques de chaque génération pour, à leur sortie, les détourner massivement vers des fonctions d’administration et de gestion. Mais c’est en 1977 qu’il lança sa première attaque sérieuse : il envoya le 18 mars à André Giraud, président du Conseil d’administration, une lettre intitulée « Contre le gaspillage des cerveaux », destinée à « attirer solennellement l’attention de toute l’opinion publique française sur le grave détournement actuel des finalités de certaines grandes écoles, et avant tout de l’École polytechnique ». Il y préconisait notamment que les élèves deviennent à leur sortie, dans leur grande majorité, des « ingénieurs et chercheurs scientifiques et techniques », https://journals.openedition.org/sabix/2672

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Jean Zeitoun (Source : privée)

 

En 1963, Jean Zeitoun est naturalisé français. Son parcours est en fait exemplaire de ce que peut produire de mieux le mérite républicain. Les mots « intégration » et « assimilation » ne sont pas des termes tabous ni honteux pour lui. Bien au contraire. Il en est fier. Il n’oublie jamais que la « Déclaration des droits de l’homme », qu’il a adoptée en venant en France, s’accompagne aussi de celle « du citoyen », avec son histoire, sa langue et sa culture. En bon défenseur d’un universalisme sans concessions, il déplore l’effacement progressif de cette notion de « citoyen », abandonnée sur le bas-côté de la route et si mal menée par une conception des droits de l’homme oublieuse de ses devoirs. Au fil des ans, il en ressent une profonde déception. A cela s’ajoute désormais les nouvelles formes d’antisémitisme qui se développent en France. Depuis les attaques du 11 septembre 2001 à New York, ville-monde à laquelle il est très attaché, Jean est inquiet. Plus encore quand ces attaques touchent le sol français. Pourtant il ne quitte pas la France : ses deux filles y vivent puis ses petits-enfants auxquels il est très attaché.

Si Jean raisonne avec le niveau de « pessimisme de l’intelligence » que l’on attend de lui, il ne retient pas pour autant son corollaire « l’optimisme de la volonté » chère à Gramsci. C’est plutôt dans son scepticisme et son absence d’innocence quant à la réalité de la nature humaine qu’il puise son inlassable énergie. Ne rien concéder à la bêtise, à l’obscurantisme, à la lâcheté.  Jean a la sensibilité à vif d’un diamant taillé de mille facettes, d’une transparence à la fois éclatante et douloureuse. La sphère de l’intime sera son refuge.

2. Innover et transmettre

A partir des années 1970 Jean Zeitoun fait des choix de vie qui lui permettront toujours de défendre ses convictions professionnelles, de porter les projets qui l’intéressent et auxquels il croit. Certes, sa personnalité n’est pas en demi-teinte et il sait parfois se montrer intransigeant. Mais l’avenir lui donne souvent raison, même tardivement, trop tardivement quelquefois, car à ce moment-là il a déjà fait le tour de la question. Il est passé à autre chose pendant que les autres font du surplace. L’objectif pour lui n’est pas d’innover pour le plaisir d’innover mais toujours de construire et, si possible, en faisant progresser les domaines explorés.

 

En bon scientifique, Jean spécifie, expérimente, démontre, valide et, une fois ce processus abouti, transmet. C’est une de ses grandes forces : Jean est un très bon pédagogue, il aime enseigner et faire partager à ses étudiants non seulement son savoir mais aussi ses interrogations et ses découvertes. Transmettre est pour lui essentiel, il n’abandonnera jamais cette composante, quelles que soient ses multiples activités. Il ne se lasse pas de l’enseignement, que ce soit auprès de jeunes publics tout au long de sa vie active – ou auprès de moins jeunes à la fin de sa vie toujours aussi active. 

Nous allons dérouler ici ses activités professionnelles. Mais celles-ci ne se résument pas seulement à des fonctions, des tâches, des rôles, car Jean tisse en permanence sur cette toile très colorée bien d’autres fils : ses coups de cœur, ses émotions, celles des musiques – qu’il joue, chante ou écoute –, des lectures qui lui sont chères, des maisons qu’il construit, des paysages qu’il aime. Jean est un homme pluriel. Il peut poursuivre quatre pensées en parallèle : résoudre une équation, réciter une fable de La Fontaine (il en connaît beaucoup), faire sa liste de courses pour la construction d’un meuble, réfléchir aux spécifications d’un logiciel. Et tout cela, discrètement, presque sans bruit, avec gentillesse.

 

Autant dire que pour lui, choisir n’est pas renoncer. Il poursuit toujours plusieurs vies en parallèle – que l’on ne peut que résumer et de manière forcément incomplète. Pour cela, nous avons exploré plusieurs semaines durant, centres de documentation, lieux d’archives, écoles spécialisées. Nous avons lu tous les ouvrages, les mémoires, les articles, les publications qui retracent ses travaux. Car Jean lui-même ne gardait rien ou si peu. Conservateur mais pas archiviste. Ses amis, collègues et proches nous ont aussi beaucoup aidé à reconstituer ses parcours, avec leurs propres ressources mais aussi souvent de mémoire. Que l’on nous pardonne donc les erreurs éventuelles dans la chronologie de son parcours. Jean a semé des petits cailloux blancs à tout va, déterminé et généreux. Nous en avons ramassé quelques-uns, précieusement, pour vous les faire partager et les garder en mémoire aussi longtemps qu’il nous sera permis de le faire.


3. Des chemins de traverse

Dès son entrée dans la vie professionnelle, Jean Zeitoun n’a de cesse de vouloir ouvrir de nouveaux horizons, lever des barrières, franchir des frontières. Parce qu’il est confronté à des disciplines et à des prés carrés souvent figés dans le formol de certitudes vieillissantes, il se prend à vouloir tout dépoussiérer. Il y passera près de vingt ans.

Il ne choisit pas ses voies professionnelles tout à fait par hasard. Elles doivent lui garantir à la fois liberté de mouvement, liberté de parole et plus encore. Au risque parfois de s’y brûler les ailes car, on l’aura compris, Jean n’est pas un grand diplomate. D’abord on fait table rase (mais toujours par la démonstration et l’argumentaire) et, ensuite – éventuellement, mais pas souvent – on négocie.  

 

Et de toute façon, le culte des acquis et l’absence de surprise venant de carrières toutes tracées ne sont pas pour lui. Il leur préfère les chemins de traverse. Pas n’importe lesquels, ceux qui nécessitent de solides compétences, scientifiques, mathématiques, méthodologiques et une grande rigueur. Même s’il aurait aimé suivre de multiples autres voies professionnelles : chirurgien, ou encore menuisier (il l’est déjà), astrophysicien (les équations d’Einstein le mettent en joie), ermite sur une île déserte (mais avec ses meilleurs amis), dialoguiste de cinéma (il écrit des chansons et des scénarios), Jean est d’abord et avant tout un ingénieur, exigeant, profond, curieux de tout et n’ayant peur de rien, surtout pas de l’inconnu. Il privilégie les chemins non balisés, en général pour le meilleur et heureusement rarement pour le pire.

3.1. Son premier laboratoire de recherche, le centre Méthodologie, mathématiques, informatique (MMI), de l’Institut de l’environnement

C’est André Malraux, ministre de la Culture qui, en 1969, prend la décision de lancer un lieu interdisciplinaire, à caractère expérimental, dédié à l’aménagement de l’environnement et au cadre de vie. Il s’agit d’associer les métiers de l’architecture, du design environnemental, des sciences humaines et sociales, dont la psychologie et la sociologie, l’économie, la communication audiovisuelle, la sémiologie, pour permettre aux professionnels intervenant dans ces domaines de s’ouvrir à de nouvelles perspectives et à de nouvelles pratiques. L’influence de personnalités telles qu’Abraham Moles ou Henri Lefèbre et de leurs travaux sur la vie quotidienne ne sera pas étrangère à cette conception, comme le soulignent encore aujourd’hui les observateurs de cette époque[1]. Ce sera donc l’Institut de l’Environnement, ce dernier terme étant entendu dans un sens recouvrant à la fois l’« environnemental design » anglo-saxon[2] et l’aménagement du territoire à la française.

 

Au-delà de la nécessité pour les professionnels de travailler sur une approche convergente de leurs disciplines, il s’agit aussi, à la fin des années 1960, de pallier les sérieuses carences de ce secteur en France en matière de design industriel et d’appropriation des outils du numérique. L’Italie, l’Allemagne et les pays anglo-saxons sont jugés plus avancés que nous. Ces modèles intègrent déjà les outils informatiques. Ils développent une démarche rationnelle et fonctionnelle de leur métier tout en lui associant les sciences sociales, notamment la sociologie et l’économie. Jean comprend le défi et les opportunités que présente une telle vision décloisonnée, multi-dimensionnelle, alors si peu courante dans le milieu académique et universitaire français, alors très monolithique et peu perméable à ces mises en perspective collectives.

En 1969, un bâtiment dédié à l’ovni que constitue alors l’Institut de l’environnement est mis en œuvre par le Ministère, avec la contribution de l’architecte Jean Prouvé. Il sera localisé rue Erasme à Paris.

[1] Anne Philippe L’Institut de l’environnement ou la puissance d’un cadre , dossier sur le thème : Cine-urbanisme ou l’Institut de l’Environnement comme cabinet d’optique. Site internet :http://www.lafuriaumana.it/index.php/74-archive/lfu-40/983-anne-philippe-le-cine-urbanisme-comme-paradigme-d-une-recherche-indiscipline-e-en-architecture .

[2] Dénommé ainsi en référence aux écoles de design créées à la fin des années 1950 aux Etats-Unis : « Collège of Environnemental Design de Berkeley, Graduate School of Design d’Harvard »,cité dans Tony Côme, « Institut de l’Environnement : une école décloisonnée », Editions B42, 2017,  p. 54.

En fait, à la fin des années 1960, le Bauhaus et sa déclinaison post Seconde Guerre mondiale, l’Ecole d’Ulm (Hochschule für Gestaltung-HfG), inspirent les avant-gardistes de la profession et ceux du ministère de la Culture, sensibles à la modernité de l’approche. La HfG d’Ulm[1], créée en 1953, se veut l’héritière de ce mouvement et s’essaie à bouleverser les règles, tout comme le Bauhaus en son temps. L’architecture n’est plus la discipline au sommet de la pyramide. Elle se place désormais au même rang que les autres secteurs impliqués dans la démarche de construction et d’aménagement : l’urbanisme, le design industriel, les arts plastiques, le design graphique, l’informatique, la photographie, le cinéma, la socio-psychologie, l’économie…. Rappelons qu’à la fin des années 1960 il n’existe pas encore d’école de design en France, de même que la conception et les outils informatiques ne font pas partie de la pratique architecturale – contrairement à Milan, New York ou Ulm justement. La recherche n’a pas encore pénétré les écoles d’architecture.

Les attentes vis-à-vis de cette nouvelle forme de pédagogie sont donc fortes. On parlera plus tard, pour qualifier ce type d’approche (et dans une novlangue que Jean détestait), de « fertilisation croisée » et de vision « disruptive ». Au début des années 70, elle représente le summum d’une recherche interdisciplinaire et transdisciplinaire réformatrice, mais aussi transgressive pour certains.  La volonté de rapprochement entre recherche-expérimentation et application pratique, entre arts, sciences et techniques, artiste-artisan-ingénieur, tout cela n’échappe pas à Jean. Il en sera.

 

La mission donnée à l’Institut de l’Environnement dans le nouveau bâtiment de la rue Erasme ? Recherche fondamentale, recherche appliquée, recherche pédagogique dans les domaines de l’espace et du cadre de vie : autant dire l’excellence en termes d’objectifs. Mais, plus prosaïquement, il s’agit aussi d’« établir les bases d’un enseignement inexistant : le design industriel »[2] de façon à mettre la profession au niveau des meilleurs standards internationaux dans le domaine. En 1970, Jean Zeitoun intègre l’Institut de l’Environnement en tant que chercheur et collabore au laboratoire créé et dirigé par Robert Spizzichino « Logique, Mathématique, Méthodologie » doté d’un Centre de calcul. Avec Robert Spizzichino, il contribue à l’introduction de la pratique informatique au sein de l’Institut : Conception assistée par ordinateur (CAO), analyse de données, traitement graphique sur des outils du centre de calcul qui aujourd’hui apparaissent antédiluviens.[3] Il tente ainsi de faire évoluer les méthodes de travail des concepteurs de l’espace.

En 1971, il réalise une étude qui fera l’objet de la publication de l’un de ses tout premiers ouvrages « Trames planes. »[4]

1] Rappelons qu’Albert Einstein est né à Ulm, coïncidence qui plaisait à Jean.

[2] Cité par Tony Côme in : « Institut de l’environnement : une école décloisonnée », Editions B42, 2017, p.76.

[3] IBM 360/65, et 22/50, Olivetti P 101

[4] Jean Zeitoun, Trames planes, Centre de mathématiques, méthodologie, informatique, Éd. Institut de l'environnement, 1971 ; Editions Dunod, Paris, 1977.

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Trente ans plus tard, ce même ouvrage sert toujours de référence et continue d’être cité dans le cadre de thèses : « Enfin, par son travail sur les trames planes, J. Zeitoun est peut-être celui qui est allé le plus loin dans une théorisation. En abordant le concept de trame de manière très générale, J. Zeitoun a jeté les bases d’une méthodologie. » [1]

Jean Zeitoun se passionne pour son activité à la croisée de secteurs qui, chacun, mobilise son intelligence, son intérêt, sa curiosité : le design industriel, sa théorie comme son histoire, la sémiotique, l’économie, la sociologie appliquée à l’urbanisme et, bien sûr, son «cœur de métier » : l’intégration des méthodes, procédures, outils informatiques et mathématiques dans la conception et la mise en œuvre de l’aménagement de l’espace et de projets multidimensionnels.  Cette ouverture à de nouvelles disciplines, il la concrétisera aussi par une thèse et un diplôme de Docteur ès-Lettres et sciences humaines, obtenu en 1997 – bien qu’éloigné de sa formation initiale.

Pour ceux qui en ont fait l’expérience, l’Institut de l’Environnement constitue un creuset intellectuel inégalé. Monique Eleb, chercheur pendant six ans à l’Institut (psychologue, sociologue) indique « En fait, je me suis retrouvée dans un milieu incroyable (…) une magnifique utopie qui intégrait art, architecture, pluridisciplinarité  et recherche. (…) J’y ai même rencontré Michel Foucault et Roland Barthes. Pour tous ceux qui sont passés par là il reste une nostalgie »[2]. Dans le partage de cette expérience, Monique Eleb souligne le caractère très novateur de son environnement de travail : atelier cinématographique, imprimerie intégrée et… centre de calcul. Elle se souvient : « Le mathématicien Jean Zeitoun a fait installer un ordinateur qui occupait tout un bureau, un des premiers que l’on voyait »[3]

[1] Jean-Claude Bignon, Thèse de Doctorat 2002, Université Henri Poincaré, Nancy 1, École d’architecture de Nancy, Modélisation, simulation et assistance à la conception-construction en architecture : « Si l’on veut bien généraliser la typologie établie par Jean Zeitoun [Zeitoun, 76], on distingue trois grandes fonctions des trames en architecture : La trame de composition (…); La trame fonctionnelle (…); La trame de construction (…). C’est à cette dernière acception de la trame que renvoie le travail présenté ici. »

[2] Monique ELEB, entretien dans la revue « Environnement et Design » intitulé : « L’Institut de l’environnement : une utopie vécue, 1969-1976 » , février 2013.

[3] Idem supra.

En 1972, l’Institut évoluant, Jean Zeitoun prend la direction du Laboratoire qui devient centre Méthodologie, mathématiques, informatique (MMI) .  En 2017, soit près de cinquante ans après son passage, Tony Côme écrit de lui : « Le polytechnicien Jean Zeitoun a été parmi les premiers en France à rapprocher informatique et création. (…) En 1971, il publie une étude portant sur les « Eléments de combinatoire à l’usage des professions de l’environnement ». Celle-ci vise à explorer les apports des méthodes mathématiques appliquées à l’urbanisme, à l’architecture, au design industriel et à la communication. Il s’agit de faire comprendre, notamment à ceux qui enseignent ces disciplines, que la théorie mathématique de l’information et la combinatoire peuvent permettre de ne plus puiser de manière arbitraire – ou librement inspirée – dans des catalogues formels préétablis. »[1].

En mai 1972, Jean Zeitoun et son laboratoire de recherche, le MMI, organisent une série de conférences : « Sémiotique de l’espace : architecture-urbanisme, sortir de l’impasse ». Tout est dit : il s’agit encore une fois de faire bouger les lignes.

L’équipe de recherche constituée par Jean au début de l’expérience est restreinte, une demi-douzaine de personnes, mais chacune adhère « à un principe de fonctionnement simple : réfléchir, développer, expérimenter ; la règle du jeu n’a jamais été abandonnée au cours de l’histoire du laboratoire. Cette dynamique bousculait les hiérarchies, des enseignants devenaient étudiants ou chercheurs, tandis qu’à l’inverse des étudiants devenaient fréquemment chercheurs et enseignants [2]». Des observateurs proches lui reconnaissent un caractère unique : « C’était un lieu de confrontations non programmables et passionnées. » [3]

Cette vocation de pionnier et de défricheur ne quittera plus Jean Zeitoun. Malgré les turbulences, les réticences, les oppositions qu’il lui arrivera de rencontrer, Jean persistera et continuera à creuser ce sillon.

Dans les années 2000, soit trente ans après, les travaux initiés par Jean Zeitoun interrogent toujours et suscitent nombre d’analyses. Les chercheurs comme lui et ses équipes sont qualifiés en ce début de nouveau siècle de « Méthodologistes » parce que leurs recherches, « pionnières en France, s’intéressent davantage au traitement de l’information et à la gestion des données qu’à la performance graphique. »[4] Cette démarche procède en effet d’« une scientifisation de la conception architecturale (…) qui passe aussi par les mathématiques — l’un des premiers centres de recherches sur l’informatique en architecture est le Centre de méthodologie, mathématique et informatique (MMI), créé par Jean Zeitoun à Paris en 1971. »[5]

[1] Tony Côme « Institut de l’environnement : une école décloisonnée » p.195, Editions B42, 2017.

[2] Jean-Pierre Cousin, En diagonale, vingt ans de recherches sur l’image au CIMA, in : revue Art Press, numéro spécial Nouvelles technologies : un art sans modèle ? 3ème trimestre 1991.

[3] Idem supra.

[4] Morandi « L’Architecte électronique : de l’automatisme à l’interactivité, ou l’intelligence artificielle et l’architecture entre 1960 et 1990 », 2010.

[5] Revue « 1989, hors-champ de l’architecture officielle : des petits mondes au Grand » dirigé par Anne Debarre et Guillemette Morel Journel, 2020. Chapitre « L’informatisation de l’architecture. Convergences et décalages entre recherche, enseignement, pratique et production » par Leda Dimitriadi. Celle-ci cite les travaux de Morandi mentionnés supra.

En 1973, sous l’impulsion de Jean Zeitoun, le centre MMI reçoit de nouveaux équipements informatiques : « Très vite, des groupes de gens affluaient de toutes les écoles d’architecture pour être monitorés et pour manipuler l’informatique. De province, les groupes venaient en autocar. (…) En pleine période d’interrogation sur les applications de l’informatique, le renforcement d’un réseau de liens très personnalisés entre les chercheurs, enseignants, étudiants de toutes les disciplines, et artistes que ces questions avaient commencé à passionner, aboutit à la constitution d’une véritable communauté intellectuelle, impliquant de gros centres de calcul et des établissements d’enseignement. Le Centre jouait le rôle de plaque tournante et de catalyseur avec des partenaires internationaux, le MIT, Carnegie-Mellon, Milan… »[1] En tant que Directeur, Jean en est à la fois le concepteur et la cheville ouvrière. C’est là tout son talent : être capable de faire dialoguer ensemble des disciplines différentes, trouver les points de convergence (mais aussi quelquefois les zones de friction pour les désamorcer), formaliser des méthodes de travail, donner des objectifs fédérateurs, impulser. Et ça marche !

Jean Zeitoun, de son côté, gardera de son passage à l’Institut de l’environnement et à la direction du laboratoire Méthodologie, mathématiques, informatique (MMI) des amitiés profondes, comme celle qu’il a poursuivie longtemps avec Manfred Eisenbeis, enseignant chercheur transfuge de l’Ecole d’Ulm dont il avait été lui-même étudiant. En charge à l’Institut du séminaire « Communication », Manfred intervient sur les questions d’audiovisuel, de photographie, de médias dans la pratique artistique et culturelle et le traitement de l’espace. Il a alors en commun avec Jean cette prédisposition pour le partage de connaissances et les approches transdisciplinaires qu’ils s’efforcent de développer l’un et l’autre. Jean liera aussi des fidélités avec des intervenants comme Nicholas Negroponte du MIT – Massachusetts Institut of Technology (E-U) avec lequel il introduit à l’Institut le thème de l’intelligence artificielle.  Jean aura l’occasion de poursuivre cette convergence de vue avec Negroponte durant les vingt années suivantes à travers ses futures activités.

Mais l’interdisciplinarité, en France, n’est pas une démarche spontanée et la transdisciplinarité encore moins ; quant au travail collectif… L’Institut de l’environnement, après nombre de difficultés, doit fermer ses portes définitivement en 1976. Jean poursuit toutefois les activités de son laboratoire. En fait, « Le Centre de méthodologie, mathématiques et informatique échappa au naufrage de l’Institut de l’environnement, reprenant à son compte nombre des ambitions premières de l’Institut. » [2] En 1979, le MMI commence à être renommé CIMA, Centre informatique de méthodologie en architecture , nom qu’il gardera jusqu’au bout et dont Jean Zeitoun assure à nouveau la direction.

[1] Jean-Pierre Cousin, En diagonale, vingt ans de recherches sur l’image au CIMA, in : revue Art Press, numéro spécial Nouvelles technologies : un art sans modèle ? 3ème trimestre 1991.

[2] Idem supra.


3.2. Un aboutissement : le CIMA, Centre informatique méthodologie en architecture

3.2.1 Quand le CIMA, laboratoire dirigé par Jean Zeitoun , devient un sujet de thèse

Les recherches et les travaux du CIMA dirigés par Jean Zeitoun, entre la fin des années 1970 et 1991, font aujourd’hui l’objet de thèses de doctorats, d’analyses et d’exégèses. Jean ne l’aurait pas envisagé un seul instant : les pionniers sont rarement reconnus et encore moins récompensés en pleine action surtout quand ils bousculent et remettent en question théories et pratiques. De surcroît, les résultats des expérimentations que les équipes du CIMA conduisent – seules, ou en collaboration avec d’autres chercheurs – sont à chaque fois repris, diffusés et pour certains industrialisés. La démonstration par la preuve. Tout le parcours de Jean met en évidence le fait que ses anticipations des années 1970 aux années 1990 sont fondées et ouvrent la voie à nombre de développements comme les exégètes du CIMA ne cessent de le découvrir toutes ces dernières années.

Au cours des années 2000, les observateurs notent que « Les travaux de chercheurs architectes, notamment ceux du Cima, vont dans la direction pressentie par des ingénieurs une décennie plus tôt  [dont Jean avec le MMI] : l’usage de l’ordinateur pour traiter, organiser, combiner les informations concernant les caractéristiques des composants proposés par l’industrie, les typologies, les règles de leurs assemblages, les contraintes dimensionnelles, dans des systèmes présentant une « discontinuité modulaire. »[1] »

Christian Morandi, auteur en 2011 d’une thèse portant notamment sur les travaux du CIMA dirigé par Jean Zeitoun au travers de l’« Histoire de trois laboratoires d'informatique dans les écoles d'architecture en France », résume cette nouvelle perspective mémorielle : « Les années 80 sont marquées par de nombreuses expérimentations afin d’inventer des logiciels « experts » à base de connaissance en architecture. Les avancées du génie logiciel (langage orienté objet), l’apport des sciences cognitives, les progrès du matériel informatique, une politique volontariste au plus haut niveau politique afin d’informatiser le secteur du bâtiment et des travaux publics, la création d’une recherche architecturale liée à l’enseignement, l’appui de la Direction de l’architecture sont les facteurs qui vont donner aux laboratoires informatiques des écoles d’architecture la stabilité administrative et les moyens financiers de développer de très riches programmes scientifiques et de produire des logiciels ou des prototypes dans des domaines aussi variés que  l’instrumentation des plans d’architecture, la simulation des ambiances ou les « nouvelles images. » [2]

 

[1] Revue « 1989, hors-champ de l’architecture officielle : des petits mondes au Grand » dirigé par Anne Debarre et Guillemette Morel Journel, novembre 2020. Chapitre « L’informatisation de l’architecture. Convergences et décalages entre recherche, enseignement, pratique et production » par Leda Dimitriadi.

[2] Christian Morandi, thèse en Histoire de l’Architecture : Les nouvelles technologies dans la pratique professionnelle des architectes, 1959-1991. "Les méthodologistes" Histoire de trois laboratoires d'informatique dans les écoles d'architecture en France.  [dont le CIMA] Ecole nationale supérieure d'architecture de Versailles,  2011.

En 2015, une nouvelle thèse de doctorat qui traite de l’émergence des images de synthèse en France [1] met en avant le rôle précurseur du CIMA : « Certains laboratoires de recherche s’engagent alors dans l’expérimentation innovante visant à mettre en œuvre de nouvelles méthodes architecturales » – dont « le Centre d’informatique et de méthodologie en architecture (CIMA) à Paris – se regroupent autour d’un objectif précis, la rationalisation du processus de conception et de réalisation de l’architecture grâce aux apports de l’intelligence artificielle  (…) . « Fondé en octobre 1971 par Jean Zeitoun sous le nom de centre de Méthodologie, mathématique et informatique (MMI) au sein de l’Institut de l’environnement, transformé en Centre d’études et de recherches architecturales (CERA), Unité de services du ministère de l'Équipement et du cadre de vie en 1975, il devient CIMA en 1980. »

Ce document publié en 2017 met en évidence les travaux du CIMA et son rôle dans l’émergence en France des images de synthèse : « Avec une équipe mixte d’informaticiens et d’ingénieurs, le centre, dirigé par Jean Zeitoun, oriente ses travaux vers l’analyse de la représentation graphique tout en développant ses propres outils appropriés à la phase de conception de projet architectural. (…) Plusieurs logiciels dédiés sont développés ». Cécile Welker retrace notamment l’historique de l’un des tout premiers logiciels développés par les équipes de Jean au sein du CIMA[2] et indique : « Premier système français clés en main dédié à l’animation numérique, il va marquer les toutes premières années de l’image de synthèse française (…)». Près de vingt ans après l’arrêt des activités du CIMA, les explorations conduites par Jean et ses équipes sont donc reconnues et encore analysées.

En 2018, la genèse et les développements de l’image numérique en France font l’objet d’un recensement complet. Dans cette Histoire française de l’animation numérique[3] publiée par Pierre Hénon, Jean Zeitoun et les travaux du MMI, puis du CIMA, y ont toute leur place. Le chapitre dont ils relèvent lui convient bien : « Le temps des pionniers » et celui des « précurseurs » : « A Paris, en 1971, Jean Zeitoun créé le MMI au sein de l’Institut de l’environnement, qui devient en 1980 le CIMA. De nombreux travaux y sont menés sur la méthodologie de la création (…) puis sur le développement de logiciels. »[4] Cette anthologie de l’image numérique française relate l’origine de la création de logiciels qui vont permettre l’émergence d’une industrie dynamique de l’image de synthèse en France et notamment celle du « premier logiciel 3D français » [5] (Imagix3D) qui émane des travaux effectués au CIMA et de chercheurs ayant suivi au préalable les enseignements du laboratoire de Jean Zeitoun.

[1] La fabrique des « nouvelles images »: l’émergence des images de synthèse en France dans la création audiovisuelle (1968-1989), Cecile Welker, 14 mars 2017, Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01488940/document

[2] Logiciel de synthèse Imagix3D.

[3] Pierre Hénon, Une histoire française de l’animation numérique, Paris : Edition Ecole nationale supérieure des arts décoratifs, Paris, 2018.

[4] Idem supra.

[5] Idem supra.

Toujours en 2018, l’ensemble du fonds documentaire, des travaux et recherches provenant du CIMA et de ce laboratoire dirigé par Jean fait l’objet d’une indexation et de la réalisation d’un catalogue complet, par l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture Paris Val de Seine, qui a hérité de ce fonds. Cette démarche se justifie selon les auteurs dans la mesure où « Les recherches qui y ont été menées des années 1970 à 1990 représentent, entre autres, les premiers « grands espoirs » placés dans la mise en œuvre de l’informatique au service de l’architecture »[1].

3.2.2   Vers l’image de synthèse et la simulation numérique

Au début des années 1980, les travaux du CIMA conduits par Jean Zeitoun font de ce laboratoire l’un des tous premiers à poursuivre des recherches et des expérimentations en matière d’outils logiciels de création en aménagement de l’espace et en architecture (CAO-DAO). Ces recherches, lancées sous son impulsion, sont menées au CIMA par Sabine Porada[1] en collaboration avec plusieurs architectes. Celle-ci explique: « Le CIMA, sous la direction éclairée de Jean Zeitoun conduit des recherches aboutissant à la conception du logiciel « Projet » (…). C’est un prototype de système de CAO construit autour d’une base de données de type réseau, qui permet de saisir un bâtiment au cours de la conception, d’en faire évoluer le modèle et de produire des visualisations, des rendus, des plans de coupes, des élévations, des perspectives puis des calculs. » [2]

Mais il apparaît très vite que les outils de CAO-DAO, s’ils sont pertinents pour la production de plans, se révèlent inadaptés au processus de création et de conception de projet en phase amont de l’exécution. Ils restent trop rigides et ne permettent pas d’accompagner le processus créatif. Il faut faire évoluer ces dispositifs informatiques et intégrer l’image, la modélisation, la simulation. Les outils de l’image sont en fait indispensables en phase de conception de projet car, comme le rappelle l’historique du CIMA et de la 3D en France : « l’architecte manie, non seulement les formes, mais également les couleurs, la lumière et les textures. » C’est pourquoi, « dorénavant, l’équipe [du CIMA] s’engage dans un développement de technologie d’image de synthèse. » [3]

[1] Laboratoire EVCAU, École nationale supérieure d’architecture Paris-Val de Seine, rapport d’étude « Numérique et architecture : champs et projets des origines », indexation du fonds documentaire provenant du CIMA (1971-1991) Camille Laurent, Laurent -Dewaele, sous la direction d’ André Del, septembre 2018

[2] Sabine Porada : « Architecte et peintre diplômée de l'Institut d'Architecture de Moscou (Master of Science in Architecture), chercheur au CIMA et ARCIMA, enseignante à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Versailles. Dans les années 76-94 chargée d'expérimentation des outils de CAO et de l'image de synthèse, appliquées à l'architecture au Centre de recherche CIMA (Centre de l'Informatique et de Méthodologie en Architecture (…). » Sabine Porada Témoignage - Histoire 3D - https://histoire3d.siggraph.org/index.php/CIMA.

[3] Christian Morandi,  L’Architecte électronique, 2010, revue fabricA.

[4] CIMA – Histoire 3D Wiki, https://histoire3d.siggraph.org/index.php/CIMA

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Une partie de l’équipe du CIMA (1982 ?) : debout au centre Jean Zeitoun et parmi les personnes assises, Sabine Porada et Mikael Porada. (Source : CIMA)

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CIMA – De gauche à droite, Mikhael Porada, Jean-Louis Schulmann, Sabine Porada, Jean Zeitoun, Alain Buis. Début des années 1980  (Source : CIMA)

En parallèle, le CIMA, sous l’égide de Jean Zeitoun, continue de former les futurs concepteurs et praticiens de logiciels d’images numériques, ce domaine étant encore souvent absent des parcours académiques classiques. Ainsi, des étudiants à l’Ecole d’architecture de Paris-La Villette (UP6) viennent suivre au CIMA un cursus en option, consacré à la programmation informatique. Nombreux sont ceux qui feront leur apprentissage sur les stations de travail du CIMA avec les équipes de Jean.

Ce sera le cas pour deux précurseurs, Olivier Emery et Pascal Terracol. Dans sa thèse de doctorat en Arts et sciences de l’art, Cecile Welker, en 2015, indique : « Curieux de l’informatique et tandis que les micro-ordinateurs ne sont pas encore disponibles, ils doivent maîtriser la programmation s’ils veulent manipuler les machines (…). Avec une équipe mixte d’informaticiens et d’ingénieurs le centre, dirigé par Jean Zeitoun, oriente ses travaux vers l’analyse de la représentation graphique tout en développant ses propres outils appropriés à la phase de conception de projet architectural (…).»[1]  Jean donne les moyens à ces étudiants et à ces jeunes professionnels de se familiariser avec une pratique dont il sait qu’elle leur deviendra indispensable.

A l’issue de ce parcours, Olivier Emery et Pascal Terracol produiront, en 1984, « Imagix3D, le premier logiciel d’animation 3D français vendu "clefs en main" »[2] qui s’appuie notamment sur « un modeleur tridimensionnel »[3] mis au point en 1982 par Pascal Terracol, chercheur au CIMA. Pierre Hénon, dans sa somme historique sur l’image numérique en France confirme : « Imagix3D a été conçu en 1984 par Olivier Emery et Pascal Terracol (…). Ils ont suivi le cursus informatique en option au CIMA, dirigé par Jean Zeitoun. » [4] Ce logiciel « va permettre à de nombreuses sociétés françaises (…) de produire de la 3D pour un coût abordable. » [5]

Les différents outils alors développés permettent de modéliser des objets et de représenter des scènes virtuelles. Elément important pour Jean, ces outils ne sont plus réservés aux seuls programmeurs informatiques mais sont maintenant destinés aux graphistes, infographistes, designers, plasticiens, ce qui, selon lui, doit largement contribuer à changer l’horizon des événements dans ces professions.

[1] La fabrique des « nouvelles images » : l’émergence des images de synthèse en France dans la création audiovisuelle (1968-1989), Cecile Welker, 14 mars 2017, Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01488940/document

[2] Idem supra.

[3] Idem supra.

[4] « Olivier qui avait monté un groupe de rock au début des années 1980 s’est inscrit dans ce cours optionnel d’informatique pour faire du son numérique, mais un exercice de programmation de l’algorithme  du z-buffer (algorithme d’élimination des parties cachées pendant le rendu de l’image) le fait basculer vers l’image. De son côté Pascal s’est intéressé au développement d’un modeleur (…) ». Pierre Hénon, Une histoire française de l’animation numérique, Paris : Edition Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, 2018

[5] Idem supra.

Pour produire des images de synthèse aux standards professionnels et internationaux, les équipes du CIMA spécifient les machines qu’ils souhaitent voir utiliser. Jean, avec son équipe, avait déjà eu l’occasion de mettre en place la « première « machine-image » française, une station graphique en couleurs, le Color-X (…) créée pour le centre et sur les spécifications de son équipe »[1]. En 1983-84, fort de son retour d’expérience dans la production d’images numériques, le CIMA s’engage dans les spécifications de la seconde génération du Color X[2] qui est ensuite construite en collaboration avec l’INRIA[3]. Il s’agit alors de la « toute première machine expérimentale du CIMA (…) aux standards professionnels. »[4] Elle permet de produire des images conformes aux standards de définition de la télévision. La constitution de ce prototype fait suite au programme Informatique et Création mis en œuvre par le ministère de la Culture en 1983, dans lequel Jean est fortement impliqué. Cette étape précède l’introduction au CIMA, dans des conditions difficiles, de matériels qualifiés d’« étrangers »[5] par sa tutelle. Seul le pouvoir de conviction de Jean Zeitoun auprès de cette tutelle le conduit à l’obtention et à la mise en place de ces nouveaux équipements.

 

A partir de là, le CIMA va contribuer à la conception et programmation de plusieurs logiciels d’imagerie numérique qui compteront à nouveau parmi les premiers du marché et notamment les logiciels IKO (IKOgraph, IKOlight) et OPEN-DESIGN, (Spring, sur PC et SUN). Michel Bret et Sabine Porada en seront les principaux auteurs. Le premier est informaticien (et peintre) ayant déjà fréquenté le CIMA quelques années auparavant[6]. C’est un habitué des laboratoires de Jean car il « réalise ses premiers films d’animation au CIMA[7]».  La seconde est l'architecte du laboratoire, Sabine Porada, dotée de capacités artistiques et informatiques. Elle devient l’alter ego de Michel Bret dans ces développements. IKO sera mis au point au CIMA sous le nom de code Image minimale et s’appuie sur le logiciel Anyflo déjà conçu par Michel Bret. Sabine Porada devient ainsi l’utilisatrice-test quotidienne du logiciel IKO au cours de ces développements et au travers des différentes productions artistiques qu’elle initie, notamment dans le champ audiovisuel.

[1]  La fabrique des « nouvelles images » : l’émergence des images de synthèse en France dans la création audiovisuelle (1968-1989), Cecile Welker, 14 mars 2017, Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01488940/document

[2] Notamment par un informaticien du CIMA, Philipe Toth.

[3] Institut National de la Recherche en Informatique et en Automatique.

[4] Jean-Pierre Cousin, En diagonale, vingt ans de recherches sur l’image au CIMA, in revue Art Press, numéro spécial Nouvelles technologies : un art sans modèle ? 3ème trimestre 1991.

[5] Idem supra.

[6] Sabine Porada : « CIMA, du calcul assisté par ordinateur vers la conception assistée par ordinateur » https://vimeo.com/57681565 L’artiste peintre « Michel Bret, réalise ses premiers films d’animation au CIMA »

[7] Idem supra.

Sabine parle de son expérience du CIMA : « A cette époque héroïque de l’image de synthèse nous avons travaillé ensemble avec Michel Bret sur une même station de travail en continu 24h par jour, car on avait au CIMA un seul poste de travail image. La nuit il développait les nouvelles fonctions et au cours de la journée je les utilisais, en les détournant souvent pour les besoins de création du décor. Les résultats ont été toujours inattendus pour nous deux. Et tant mieux ! »[1]

Elle crée ainsi pour la télévision en 1985 les décors, complètement virtuels, de l’opéra de Pergolèse La Serva Padrona , « une première en France »[2] à partir de la version initiale du logiciel venant d’être développé au CIMA.. La présentation de l’opéra fait l’objet d’une avant-première en décembre 1985 au Carrefour international de la communication à La Défense puis diffusé sur Canal+. D’autres animations de cette artiste-architecte suivent, notamment des œuvres produites dans le cadre d’expositions organisées par le Centre Georges Pompidou : « Labyrinthe » (1987) pour « Les chemins du virtuel », puis « Nil novi sub solo » au Palais de Tokyo (1990), « Descente au Paradis" 1992. Celle-ci explique : « La scénographie virtuelle confirme l'idée qui a guidé les recherches sur la conception spatiale à l'époque, à savoir : l'étude de la dramaturgie urbaine est à l'origine d'inspiration de création architecturale. Mes films d'animation 3D (…) sont issus de nos travaux de recherche sur les outils d'aide pour la création architecturale. » [3]

La revue "Architectes et architecture" n°188, de juin 1988, témoigne de l’apport auprès de la profession de ces outils développés dans le laboratoire de Jean Zeitoun : «Alain Sarfati par exemple s'est propulsé directement dans l'image numérique, brûlant toutes les étapes de la CAO, pour brosser ses projets de concours avec IKO Light, le logiciel image développé par le CIMA, en s'attachant à recréer avec Sabine Porada ce "flou" propice à l'esquisse. »[4]

Tout au long des années 1980 Jean Zeitoun continue de suivre sa méthode de travail favorite : croiser les compétences, les expertises, les savoir-faire dans un compagnonnage créatif et novateur mais aussi dans une recherche méthodologique rigoureuse. Le CIMA héberge ainsi les travaux d’architectes, mathématiciens, plasticiens, et artistes de l’image animée. Au fur et à mesure des évolutions technologiques, de nombreux artistes, graphistes sont accueillis au CIMA et collaborent sur les machines du laboratoire: Jean-Baptiste Touchard, cinéaste et mathématicien (film animé destiné à la télévision), Manfred Mohr, graphiste (création d’anamorphoses en informatique graphique),  d’Estarose Wolfson, informaticienne et artiste américaine (création de logiciels de génération de trames, de textures graphiques puis d’interprétations de champs visuels), Marlène Puccini (création du film Metaphores), Nicole Stenger (création de deux vidéos en image de synthèse, Gallia et Popurêve diffusées à l’occasion des fêtes du Bicentenaire de la Révolution française), Marc Checinsky, mais aussi Jean Nouvel, pourtant déclaré réfractaire aux techniques informatiques !

[1]  La fabrique des « nouvelles images » : l’émergence des images de synthèse en France dans la création audiovisuelle (1968-1989), Cecile Welker, 14 mars 2017, Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01488940/document

 « Témoignage de Sabine Porada, le 11 décembre 2012, dans le cadre du programme de recherche EnsadLab Hist3d : //histoire3d.siggraph.org/index.php?title=Sabine_Porada_T%C3%A9moignage

[2] Idem supra.

[3] Sabine Porada Témoignage - Histoire 3D - https://histoire3d.siggraph.org/index.php/CIMA.

[4] Idem supra.

En 1986, Jean Zeitoun, avec ses co-auteurs du CIMA, écrit : « Introduire la dimension fondamentale du langage en tant que relation entre les modèles culturels de la représentation artistique et les logiques techniques de leur mise en oeuvre, devrait permettre de dépasser l'opposition classique entre l'art et la science. La création des images de synthèse, puis des films infographiques, qui participe autant du domaine de l'art que de celui des techniques informatiques de représentation, peut contribuer à cette démarche. »[1] Non seulement il le peut mais il le fait. La logique d’hybridation mise en place par Jean dans ses recherches, les passerelles qu’il construit entre disciplines, tout cela produit ses effets, tout en bousculant quelques certitudes. Il est plus confortable en effet de défendre le principe du « plutôt rester maître chez soi » ou du « chaque discipline se suffit à elle-même », comme il lui est opposé, que de s’ouvrir à la découverte. Jean ne peut manquer ainsi de provoquer une forme d’hostilité (de jalousie ?) souvent éprouvante et incompréhensible pour lui.

Le bilan pour le CIMA est très positif. Les observateurs de cette époque notent : « Déjà en 1984, il existe en France trois logiciels d’images de synthèse 3D industrialisés : Imagix3D, Ikolight et Cubicomp, un logiciel américain sur PC AT. Deux de ces logiciels sont issus directement ou indirectement du CIMA (Imagix3D et Ikolight) et les premiers studios – dont certains sont devenus les leaders du marché – utilisent ces outils. »[2] C’est le cas notamment des sociétés Mac Guff Line et BSCA (Imagix3D). « Ces outils ont marqué les toutes premières années de l’image de synthèse en France. »[3] »

 

Jean rend tout cela possible dans une approche assez unique en France qui associe recherche, expérimentations et développements opérationnels tout en faisant intervenir à chaque fois différents métiers et disciplines. Jean-Pierre Cousin, journaliste spécialisé, indique en 1991 à propos des équipes du CIMA « Sans être les inventeurs ni les seuls praticiens de l’image numérique, elles furent parmi les très rares à s’attaquer aux aspects méthodologiques de l’utilisation »[4] de ce media. « L’originalité du CIMA est d’avoir travaillé et abouti par des produits, des services, des résultats, des propositions, à tous les niveaux d’élaboration de l’image numérique, y compris dans le domaine de la création. Cette expérience multiple est exceptionnelle dans cette branche d’activités et au plan international. »[5]

 

Le ministère de la Culture, pour l’instant, soutient ces rencontres entre artistes, ingénieurs et industriels de manière à créer un terreau favorable à « l’émergence d’un secteur technico-artistique adapté au marché »[6]. Dans cette perspective, en 1983 et 1985, le Ministère commande plusieurs études au CIMA.[7]

[1] Langage de création et rhétorique de l'image de synthèse, Zeitoun, Jean ; Arnold, Madeleine ; Bret, Michel ; Lebrun, Claude ; Lobstein, Dominique ; Porada, Sabine ; Robin, Christelle ; ARCIMA ; CIMA ; Mission de la Recherche ; France, Paris : ministère de la Culture, 1986.

[2] CIMA – Histoire 3D Wiki, https://histoire3d.siggraph.org/index.php/CIMA

[3] Idem supra.

[4] Jean-Pierre Cousin, En diagonale, vingt ans de recherches sur l’image au CIMA, in revue Art Press, numéro spécial Nouvelles technologies : un art sans modèle ? 3ème trimestre 1991.

[5] Idem supra.

[6] La fabrique des « nouvelles images » : l’émergence des images de synthèse en France dans la création audiovisuelle (1968-1989), Cecile Welker, 14 mars 2017, Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01488940/document

[7] Jean Zeitoun et J. Guyho, Informatique et Création, 1983 ; Langage de création et rhétorique de l’image de synthèse, Jean Zeitoun (dir.), S. Porada, avec participation de M. Arnold, M. Bret,  C. Lebrun, Ch. Robin,  1986. 

3.2.3  Intelligence artificielle et langage naturel : les nouvelles perspectives données par le CIMA à la création spatiale

Les travaux du CIMA font naître une nouvelle scénographie architecturale, dynamique, dans laquelle le décor devient un protagoniste à part entière. « Le logiciel Iko, les productions propres de Michel Lebret et toutes celles nées au CIMA ont modifié le paysage de l’informatique graphique. Elles étonneront le salon Imagina et Paris. »[1] Pour Art Press, elles surprendront également les Etats-Unis et le SIGGRAPH.  « Cette découverte de la notion de scénographie dynamique, attachée aux techniques d’imagerie numérique – oriente dorénavant tout le développement des recherches dans ce domaine. »[2] 

A partir des années 1985, les recherches du CIMA visent à expérimenter l’apport des techniques d’intelligence artificielle à la conception spatiale et ont pour objectif la fusion entre « scénographie infographique » et « scénographie intelligente ». 

Avec les images de synthèse et le caractère interactif des outils développés par le CIMA, les différents concepteurs de projet disposent d’une plus grande liberté de création : « La possibilité de la visualisation des équations mathématiques, basée sur l’approche langagière du logiciel, a ouvert aux architectes des potentialités inattendues pour découvrir et explorer des espaces et des formes inédites : bandes de Möbius, surfaces de Boy, surface d'Enneper... »[3] Les progrès réalisés dans l’analyse cognitive et sémiotique des processus de conception, la modélisation géométrique, les systèmes experts et les bases de données intégrant les règles métier, le maquettage 3D virtuel, permettent le passage vers de nouvelles étapes et notamment l’intégration du langage naturel.

Dans cette période, Jean Zeitoun insiste sur les changements auxquels va conduire l’introduction des techniques d’intelligence artificielle dans les différentes pratiques professionnelles. Elle doit notamment permettre aux concepteurs de « disposer de systèmes susceptibles d’utiliser des règles de composition, avec des alphabets spatiaux. » [4]

[1] Jean-Pierre Cousin, En diagonale, vingt ans de recherches sur l’image au CIMA, in revue Art Press, numéro spécial Nouvelles technologies : un art sans modèle ? 3ième trimestre 1991.

[2] Idem supra.

[3] CIMA – Histoire 3D Wiki, https://histoire3d.siggraph.org/index.php/CIMA

[4] Revue Carré Bleu, article « Quelle informatique et quelle architecture ? », Jean Zeitoun, directeur du CIMA,  1986.

Jean invite alors les professionnels encore réticents à s’emparer de ces outils et à mettre de côté leurs états d’âme d’artiste et de créateurs retranchés dans leur superbe isolement : « Quelle (s) que soi(en)t la (ou les) réponse (s) que l’histoire apportera [à ces évolutions], il nous paraît essentiel que les concepteurs fassent vivre ces technologies plutôt que d’aboutir à la situation inverse. La boîte à outil est en cours de constitution. Il n’est plus temps d’attendre. »[1]  Or, une partie de la profession vit mal ce qui lui apparait comme un déclassement de l’image dans la création au bénéfice de la gestion et du traitement des données associée à une perspective rationnelle et fonctionnelle de la démarche de création. « La pensée se substitue au dessin » expliquera Christian Morandi [2], ce qui n’est pas du goût de tous.

En 1988, Jean Zeitoun avec son équipe du CIMA, dans un rapport au ministère de la Culture, présente l’avancée des recherches sur les images de synthèse. Cette étude fera encore référence dix ans plus tard et elle reste commentée : « À partir du panorama des principaux effets rencontrés et utilisés dans les films de synthèse, l’étude du CIMA/ARCIMA offre un intérêt conceptuel et méthodologique fort. (…) Le langage infographique est un langage formel issu du langage naturel. Pour cette raison, les auteurs du rapport CIMA/ARCIMA voient dans le cinéma de synthèse le moyen le plus fidèle et le plus puissant, selon leur expression, de traduction d’une formule verbale en une formule visuelle où « il suffit de décrire tous les éléments constitutifs du message verbal en langage infographique, et de transcrire les relations entre ces éléments en langage d’animation. En procédant de cette façon, n’importe quel message verbal, simple ou figuré, peut trouver son équivalent visuel direct, sans aucun trucage – (à moins qu’on ne considère, au contraire, le cinéma de synthèse tout entier comme machine à trucages). »[3]

Par ailleurs, l’étude conduite par Jean et son équipe introduit les améliorations qui pourraient être apportées à la conception des images de synthèse par les techniques d’intelligence artificielle. Celles-ci se situent « à l’intersection de disciplines et de pratiques qui ont leur champ d’activité propre : infographie, création artistique, sémiotique… »[4] . L’intelligence artificielle doit permettre d’enrichir le langage de création. Désormais les recherches du CIMA associent langage naturel et image, techniques et création en partenariat avec les universités américaines de Chapel Hill (Caroline du Nord) et d’Ann Arbor (Michigan).

[1] Idem supra.

[2] Christian Morandi,  L’architecte électronique, 2010, fabricA.

[3] Actes du séminaire Écrit, Image, Oral et Nouvelles technologies : 1995-1996, Véronique Fava-Natali, Doctorante, Université de Paris 7 - Denis Diderot.

[4] Rapport au ministère de la Culture, Mission de la Recherche :« Langage de création et rhétorique de l’image de synthèse animée » : sous la direction de Jean Zeitoun, Directeur scientifique, S. Porada, avec participation de M. Arnold, M. Bret, C. Lebrun, Ch. Robin,  1986. 

Durant cette période, Paul Braffort, un spécialiste de l’intelligence artificielle, rejoint le CIMA. Précurseur dans ce domaine, il a publié en 1968 le premier ouvrage sur ce sujet « L’Intelligence artificielle » (Presses universitaires de France). De 1988 à 1991, Paul Braffort intervient « comme expert au Centre d’informatique et méthodologie en architecture (CIMA) avec Jean Zeitoun. »[1] Son antériorité dans le domaine de l’intelligence artificielle contribue à alimenter les recherches du CIMA et à formaliser de nouveaux dispositifs. Paul Braffort est aussi un membre de longue date de l’OULIPO[2] auquel Jean participe régulièrement pour le plaisir d’une autre forme d’art combinatoire, celle des mots et du langage.

Après vingt ans de recherches et d’innovations dans la conception de l’espace et la création multidisciplinaire, la contribution des laboratoires dirigés par Jean Zeitoun fait aujourd’hui l’unanimité : « Avec des moyens très restreints au regard de ceux des centres américains plus fortunés, le CIMA a atteint une maîtrise incontestée du domaine. Le secret de cette réussite est simple : il repose dans le rapprochement permanent, depuis plus de dix ans, des recherches en intelligence artificielle sur le traitement des composants graphiques, de celles sur le langage et l’approche du langage naturel, et des recherches sur l’image proprement dite sur des bases méthodologiques rigoureuses. » [3]

Le 4 décembre 2018, l’Ecole nationale supérieure d’architecture-Paris Val de Seine (EVCAU) organise un séminaire intitulé : « Retour sur le CIMA », qui est « consacré au Centre d’Informatique et de Méthodologies en Architecture (CIMA), laboratoire pionnier de la recherche en informatique pour l’architecture. » Là encore, les analystes tentent de décrypter, 30 ans après, ce qui a fait la réussite de cette alchimie au CIMA entre recherche et création, méthodes et procédures, expérimentation et industrialisation.

Pour autant, en 1991, l’aventure du CIMA s’arrête. « Jean Zeitoun, directeur du Centre Informatique et Méthodologie en Architecture, se bat contre la Direction de l’Architecture qui exige un recentrage sur la pédagogie (…). Créée en 1979, cette pépinière de créateurs était devenue un laboratoire autonome de recherches en images de synthèse et intelligence artificielle. (…) Jean Zeitoun admet que le CIMA ne répond pas à sa mission initiale, mais affirme-t-il, la France a besoin de tels laboratoires à l’américaine, pluridisciplinaires et capables d’obtenir des contrats d’entreprises extérieures. » [4]

On vous l’avait bien dit, Jean ne plie pas ni ne négocie. Surtout quand il s’agit d’interlocuteurs qui, bien que censés être au fait des choses, considèrent qu’un partenariat avec le « mite » [sic] a plus à voir avec la recherche sur les insectes kératophages qu’avec celles menées par ce célèbre Institut de technologie du Massachusetts qu’est déjà le MIT…

[1] Wikipedia, Paul Braffort : « Il est détaché à Euratom, de 1959 à 1963, puis au Centre européen de technologie spatiale (ESTEC), de 1964 à 1971, dont il dirige les centres de calcul et la recherche en intelligence artificielle, alors à ses débuts.  (…) Nommé professeur d’informatique à l’université de Paris XI (Orsay), de 1971 à 1976, il oriente ses recherches vers la logique et la linguistique ».  

[2] OULIPO, Ouvroir de Littérature Potentielle, groupe créé en 1960 par deux mathématiciens épris de littérature, François Le Lionnais et Raymond Queneau.

[3] Jean-Pierre Cousin, En diagonale, vingt ans de recherches sur l’image au CIMA, in revue Art Press, numéro spécial Nouvelles technologies : un art sans modèle ? 3ième trimestre 1991.

[4] Le Nouvel Observateur, article « Les images du CIMA », n° du 18-24 juillet 1991.

[5] Dominique Clayssen et Marie-Christine Fromont, en 1987 et 1988, conçoivent une exposition en partenariat avec l’Institut français d’architecture (IFA) sur le thème « Architecture et informatique ».

Quoi qu’il en soit, le but est atteint : la phase de conviction et d’évangélisation liée à la nécessité d’introduire des nouvelles techniques de conception et de production dans les secteurs tertiaires et industriels objet de ses recherches est arrivée à son terme. Elle aura associé images de synthèse et simulations informatiques, intelligence artificielle et langage naturel. Les professionnels se dotent d’outils adaptés et les académies ont intégré cet enseignement. Les opérations de sensibilisation se multiplient.[5]  En outre, la fin de la décennie a été marquée par l’émergence d’Internet, du Web et de la mise en réseau de l’information. Pour Jean Zeitoun, défricheur par excellence, il est temps de passer à autre chose.

En attendant Jean part pour Venise,  ville propice à la réflexion, surtout en plein hiver...

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Jean Zeitoun (Source : privée)

  3.3. De nouvelles aventures dans le domaine du langage :
les sociétés MOST, Textagent et alii…

Au tout début des années 1990, Jean Zeitoun décide ainsi de changer de cadre et de se lancer un nouveau défi. Il s’agit de créer une société, MOST, destinée à explorer les applications de l’intelligence artificielle et du langage naturel aussi bien dans l’industrie que dans les services.

Il a notamment en tête le développement de moteurs linguistiques qui sont des outils encore très nouveaux en France. Ces moteurs sont susceptibles de générer automatiquement des thésaurus supervisables à partir de bases textuelles. En précurseur, Jean poursuit également ses recherches sur toutes les potentialités de manipulation de l’image par le langage naturel. Plus de trente ans après, celles-ci ont l’air d’aller de soi (ou presque, des progrès restant à faire dans ce domaine) mais au début des années 90, Jean innove totalement.

MOST commence par intervenir dans l’industrie et pas n’importe lesquelles: l’aéronautique d’un côté et l’industrie électrique de l’autre. Jean s’adjoint pour cela les compétences d’ingénieurs spécialisés (probabilistes, statisticiens), celle de linguistes et de développeurs informatiques, dont Guillaume Hérisson qui sera la personne clé de l’équipe auprès de Jean pendant de longues années, que ce soit à Paris ou ensuite à partir de Rio de Janeiro, Montréal puis New York où Guillaume s’installe successivement.

 

Jean Dupont se souvient encore des discussions qu’il a avec son ami au début des années 90 sur les techniques de « datamining », alors très nouvelles en France et sur les modalités de recherche documentaire. Jean lui affirme très formellement que articles, conjonctions, ponctuations n’ont aucune valeur et aucun rôle dans cette recherche. En grand amateur de belles lettres qu’il est, cette affirmation choque Jean Dupont. Pourtant trente ans après il constate que cette affirmation de Jean Zeitoun reste encore vraie aujourd’hui.

La société MOST intervient ainsi auprès de l’industrie aérospatiale, au niveau national et européen. Avec son équipe et ses associés MOST réalise plusieurs opérations. L’un de leurs premiers développements porte sur la conception de systèmes logiciels de génération d’outils d’analyse des modes de défaillances et de leurs effets critiques (AMDEC) dans le cadre de procédures de lancement spatial. Il s’agit notamment d’informatiser les procédures existantes en élaborant un dictionnaire spécifique de mots autorisés, dans un langage exploitable, loin des termes et formulation non scientifiques, mal adaptés, utilisés jusqu’alors par la structure.

 

Ensuite vient la mise en œuvre d’outils de scénarisation et d’évaluation probabiliste des risques dans les études de sûreté de fonctionnement de systèmes pour cette même industrie ou encore le prototypage d’une méthode de conception de logiciels soumis à de fortes contraintes de sécurité. Les analyseurs sémantiques développés par MOST permettent de constituer des scénarios en langage naturel qui se traduisent en graphes de décision et sont adossés aux importantes bases de données techniques de cette activité. Ils permettent l’indexation de documents en langage naturel et un accès à ces ressources facilité pour les utilisateurs.

Ces missions se doublent de la conception et de la mise en œuvre de dispositifs de type guide industriel en génie logiciel orienté vers la sûreté de fonctionnement dont certains font appel au principe d’hyperdocument dynamique développé par MOST, totalement nouveau, notamment pour l’ingénierie et la gestion qualité d’un lanceur et de missiles. Ils ont permis de structurer les méthodes de travail et d’exploration de risques de la société et, pour certains, perdurent encore aujourd’hui dans les centres de recherche concernés.

Des années 1990 aux années 2005, Jean poursuit ses activités de Recherche & Développement dans les domaines du langage, des bases de données et du traitement de l’information.

 

Dans le sillage de MOST, l’équipe conçoit une suite logicielle de veille, TextAgent, d’acquisition, traitement, publication et partage de l’information, opérable par agents. Elle fait l’objet de la création d’une structure dédiée au début des années 2000. Celle-ci réalise des outils d’analyse de bases d’informations textuelles pour l’intelligence économique et le renseignement ainsi que le text-mining[1]. Parmi les opérations qu’elle conduit, la société développe pour une agence de presse financière un dispositif en ligne de production, indexation, diffusion et gestion d’exploitation.

A cette période, avec l’appui de Guillaume, l’équipe met en place une structure, localisée à New York, d’hébergement et d’exploitation de serveurs internet, intranet et extranet. Ben Epstein, leur ami à tous deux à New York, est aussi associé à la démarche.

[1] Traitement automatisé et structuré de données textuelles.

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Jean Zeitoun (Source : privée)

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Jean Zeitoun - New York (Source : privée)

Enfin, la société développe un méta-moteur de recherche sur internet (PtoP) permettant à l’utilisateur, via ce logiciel (Billy), de constituer son propre système de recherche, de classement et d’indexation des informations qui sont pertinentes pour lui. Une telle démarche associe avant la lettre moteur de recherche et réseau social, sachant il n’y a pas encore d’aboutissement de cet ordre aujourd’hui sur le marché. Au tout début des années 2000, le type d’outils d’analyse sémantique sur lequel Jean travaille, et qui permet d’interroger en langage naturel des bases de documents indexés, préfigure les développements à venir du web sémantique encore à ses balbutiements vingt ans après.

 

Il met en œuvre ces développements, avec Erwan Lauriot-Prévost et Guillaume Hérisson, dans de nouvelles structures. Erwan est alors un partenaire de Jean sur ces sujets. Il devient vite, tout comme Guillaume, un de ses amis proches et solides. Les échanges entre Jean, Erwan et Guillaume peuvent se poursuivre des heures durant, mêlant spécifications de logiciel, échanges sur la musique, passion d'Erwan et de Guillaume, ou analyses politiques.

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Guillaume  Hérisson  (Source : privée)

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 Erwan Lauriot-Prévost  (Source : privée)

Ces longues complicités amicales appellent une parenthèse un peu plus personnelle sur Jean Zeitoun.

Pour Erwan, Jean représente « cette intelligence fulgurante française, ramassée et visionnaire ». « Il était un mentor pour moi », nous dit-il, « un soleil, léonin dans le sens noble. Une intelligence hors norme, une culture, une histoire. J’en ai la conviction, il sera l’un des derniers à emporter avec lui une telle excellence humaine ».

 

Sabine Nayrat, qui collabore quelques temps à MOST auprès de Jean Zeitoun, reste frappée encore aujourd’hui par la façon qu’il avait d’être tellement présent durant les réunions avec ses équipes : « Son écoute était incroyable ! Chacun avait la sensation que son travail et sa réflexion étaient importants et décisifs pour l’avenir de la société. Et puis Jean était un humaniste d’une culture phénoménale : les devenirs de l’informatique étaient loin d’être son seul sujet de conversation, il y avait aussi Brahms et Montaigne. Mais quel que soit le sujet abordé, il le faisait avec tant de passion que l’on en était saisi. Et forcément prêt à s’impliquer sur le projet naissant. »

 

De sa conversation ininterrompue avec Jean pendant trente-trois ans, Guillaume retient « une joie de l’esprit permanente ». Il se dit « fasciné par son énergie et la prolifération de ses idées » dès le moment où Jean le prend sous son aile et jusqu’à ces derniers jours. Outre l’humour « c’est aussi une conception voisine de l’amitié et de la loyauté qui nous rapprochait ». Car Jean est de ces hommes qui, même adultes, continuent de poursuivre à la fois un idéal de code moral, celui des Chevaliers de la Table Ronde, honneur et fidélité, tout autant qu’une quête d’amours enchantées et d’amitiés parfaites. Le plus étonnant est que Jean les trouve.

 

Mais refermons cette parenthèse, intime, trop intime pour Jean.

Enfin, tout au long de ces années, Jean Zeitoun intervient en conseil rapproché auprès du management de grands groupes industriels ou de services sur leur politique d’intégration des technologies de communication et de modernisation. Il dispose d’une vision globale et de long terme du secteur et de ses axes d’évolution. Sa mémoire prodigieuse et son mode de raisonnement, quelquefois déstabilisant pour des interlocuteurs non avertis, lui permettent d’ouvrir de nouvelles pistes et de poser les bases de multiples développements au croisement du langage naturel et de l’intelligence artificielle.


3.4. Une opportunité de développement de logiciels dédiés
aux réseaux de communications électroniques 

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Jean Zeitoun ( source privée)

A partir des années 2000, en parallèle avec ses activités dans le domaine du langage naturel et de l’intelligence artificielle, Jean Zeitoun poursuit de nouveaux engagements professionnels, cette fois dans le domaine des réseaux. Le secteur est en pleine croissance en France et les ouvertures réglementaires successives conduisent les collectivités locales et territoriales (Régions, Départements et Agglomérations…) à développer l’aménagement numérique de leur espace. Les réseaux métropolitains et départementaux, essentiellement en fibre optique (FTTH[1]), se multiplient avec, à partir des années 2015, l’appui du Plan France Très Haut Débit. Vingt à trente ans seront sans doute nécessaires à la couverture en réseaux fibre à l’abonné de la quasi-totalité des locaux en France. Mais le programme de couverture français et les initiatives locales placent déjà le pays en avance au niveau européen.

 

Au début des années 2000, la société Comptoir des Signaux (CDS), l’une des toutes premières sociétés de conseil et d’ingénierie dans ce domaine en France, fondée par Agnès Huet en 1987, recherche des outils logiciels adaptés à ces nouvelles échelles de conception de réseau. C’est Jean Zeitoun qui les lui apportera, tout autant pour le plaisir de l'exploration de ce nouveau domaine que pour la finalité. Associé de CDS depuis le milieu des années 2000, il conçoit et spécifie les logiciels adéquats avec l’aide des consultants historiques de la société, aujourd’hui associés, Sébastien Godin, désormais Président de la société, Sébastien Moine et Alexandre Zbinden, Directeurs.

[1] FTTH, Fiber To The Home, fibre optique jusqu’à l’abonné

A partir de la mi-2005, Jean établit avec eux des liens précieux d’estime et d’amitié, d’abord avec Sébastien Godin, consultant confirmé exceptionnel avec qui il parle autant des mérites comparés du bourgogne et du bordeaux (Sébastien est un grand connaisseur de vins mais il préfère le bourgogne au bordeaux, au grand dam de Jean) que des spécificités des réseaux fibre optique. Ensuite avec Sébastien Moine dont il partage le bureau. Jean voit le jeune débutant qu’est Sébastien Moine un peu perplexe à son arrivée dans l'entreprise dans les années 2000 puis séduit devant les méthodes de travail approfondies de Jean. Très vite il va se les approprier avec plaisir et évoluer avec une grande maturité vers un rôle clé dans l’entreprise. Jean éprouvera beaucoup de bonheur à voir ce transfert de connaissances vers Sébastien prendre vie avec, souvent, un détour par les traits d’humour constants qu’ils partagent tous deux.

Entre temps, Jean, avec l’appui d’Agnès Huet, mettra sur orbite d’autres débutants tels Clément Verhille. De stagiaire au Comptoir des Signaux dans les années 1990, Clément fera ensuite l’essentiel de sa carrière dans un grand groupe auprès duquel Jean Zeitoun le recommande. Jean est en effet capable de détecter et d’encourager les potentialités de tous jeunes ingénieurs. Généralement, ceux-ci  ne le décevront jamais.

 

De son côté, les amis fidèles, Guillaume Herisson et Ben Epstein, avec la société SEPTET Systems[1] à New York, assurent toujours les développements informatiques des logiciels conçus par Jean. C’est le cas pour le logiciel METTEOR© - Modélisation Economique Technique et Territoriale d'Optimisation de Réseaux. Il s’agit d’un outil logiciel intelligent qui permet de concevoir ou de contrôler, selon l'option, les tracés d’un réseau FTTH en utilisant au mieux les infrastructures existantes et ce à toute échelle géographique (commune, agglomération, département…). METTEOR détermine les tronçons du réseau à créer ou à contrôler et permet une modélisation financière très précise à l'échelle souhaitée. Il produit une cartographie sous forme de shapefiles, ainsi qu'une base de données techniques sur le réseau.

La démarche proposée par Jean Zeitoun pour le Comptoir des Signaux est novatrice en France à la fois dans le champ des études, de la modélisation financière, de l'ingénierie télécoms et du contrôle de réalisation de réseaux fibre optique, locaux, métropolitains ou longue distance. Elle résulte d'un travail en profondeur réalisé au sein du Cabinet en matière de paramétrage des fonctions de modélisation de réseaux, établi sur la base de plusieurs milliers de prises étudiées. Cette démarche prospective n’est pas dissociable pour Jean d’une veille technologique et stratégique constante. Pour répondre à la demande d’une grande agence de publicité française qui refait son navire amiral et l’imagine en immeuble intelligent et communicant de dernière génération, il n’hésite pas à embarquer l’équipe du Comptoir des Signaux vers Los Angeles, Santa Barbara et San Francisco, pour y rencontrer les designers des meilleures agences américaines dont celle conçue par Franck Gehry.

Encore une fois, l’initialisation et le pilotage de ces développements par Jean conduisent à une réussite industrielle qui participe désormais des facteurs d’efficacité et de rapidité du Comptoir des Signaux. Pendant plus de quinze ans, Jean Zeitoun en assure la direction scientifique et méthodologique, puis sa présidence dans les dernières années. Les fonctions et les missions assurées par Jean se sont révélées déterminantes dans les succès de ses interventions et la pérennité de la structure.

[1] SEPTET : Systems Inc. dirigée par Ben Epstein, Acting Chairman and Président

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Jean Zeitoun ( source privée)


4. Ouvrir la voie


4.1. L'enseignement

Dès la fin des années 1970, la recherche dans le domaine du traitement de l’espace, du cadre de vie et de l’architecture se développe. A partir des années 1980, elle entame sa reconnaissance et tente de faire le lien entre le monde académique (ses centres de formation et ses écoles) et les professionnels du secteur avec leurs exigences industrielles. On l’a vu, les actions engagées par Jean y contribuent largement, ce qui, en novembre 2020 est encore rappelé. La revue Transmission indique en effet, qu’à cette période : « d’importantes figures hexagonales : Huet, Boudon, Barthes, Damisch, Ciriani, Bois, Deleuze, Guattari, Derrida, Cauquelin, de Certeau, Fortier, Foucault, Allégret, Bourdieu, Épron, Lefebvre, Baudrillard, Zeitoun [surligné par nous], (…) qui, en histoire de l’art, en sémiologie, en philosophie, en sociologie, en anthropologie, en sciences de l’ingénieur, en psychologie, en géographie, en urbanisme, stimulent l’institutionnalisation de la recherche architecturale dans sa relation déjà complexe avec le monde académique et les professions (…). »[1]  C’est aussi durant cette décennie que naît le Doctorat d’architecture.

Mais, au-delà de son activité professionnelle déjà chargée, Jean Zeitoun s’implique fortement dans l’enseignement lui-même. Comme d’habitude il ouvre la voie, formalise, structure et enseigne des disciplines encore peu développées.

  • L’Ecole nationale supérieure d’architecture de Paris-La Villette :

De 1969 à 1985, Jean intervient à l’Ecole nationale supérieure d'architecture de Paris la Villette.

 La liste des cours et des thèmes qu’il aborde à ce moment-là traduisent bien son souci constant de poser les bases de savoirs fondamentaux tout en ouvrant les étudiants à de nouveaux horizons. De l’enseignement des Eléments de combinatoire à l’usage des professions de l’environnement à partir de 1969, jusqu’à la Notion de générateur en 1984-1985 en passant par L’architecture comme système d’informations et la Représentation architecturale et informatique en 1979-1980, il prépare l’appropriation par la profession des techniques numériques. [2]

[1] ACS – Revue Transmission, dirigée par A. Debarre et G. Morel Journel, 1989, hors champ de l’architecture officielle : des petits mondes au Grand, Jacques Fol, Directeur d’ACS, ENSA Paris-Malaquais, novembre 2020.

[2] Contributions de Jean Zeitoun aux enseignements de l’Ecole nationale supérieure d'architecture de Paris-La Villette : Zeitoun Jean, Eléments de combinatoire à l'usage des professions de l'environnement (s.d) (1969-1974) ; Zeitoun Jean, Instrumentation en Conception architecturale (1974-1975) ; Dupont Jean, Lelong Claude, Zeitoun Jean, Conception architecturale et formalisation (1972-1973) ; Zeitoun Jean. Trames (1976-1977) ; Dupont Jean, Lelong Claude, Zeitoun Jean, Typologies des formes (1977-1978) ; Zeitoun Jean, Exercices de géométrie (1978-1979) ; Dupont Jean, Lelong Claude, Zeitoun Jean, Architecture et formalisation (1979-1980) ; Dupont Jean, Lelong Claude, Zeitoun Jean, L'Architecture comme système d'informations. (1979-1980) ; Zeitoun Jean, Représentation architecturale et informatique (1979-1980) ; Zeitoun Jean, Présentation de SM 11 : Trames, Réseaux, Pavages (1980-1981) ; Dupont Jean, Lelong Claude, Zeitoun Jean, Notion de générateur (1984-1985) ; Dupont Jean, Lelong Claude, Zeitoun Jean, Nombre d'or et tracés régulateurs (1984-1985).

  • L’Ecole spéciale d’architecture (ESA) :

 

Cette école d’architecture privée dans laquelle enseigne Jean à partir des années 1980 a une longue histoire puisqu’elle est créée en 1865 dans la mouvance saint-simonienne. Elle voit notamment le passage dans ses promotions de l’architecte Robert Mallet-Stevens (1906).

 

Mais, au début des années 1980, comme dans d’autres écoles d’architecture, l’ESA est à la traîne en matière d’introduction des outils informatiques dans le processus architectural ou urbanistique. Jean va équiper l’ESA de son tout premier terminal informatique. Puis il créé le Laboratoire informatique de l’Ecole en 1982.

Lors de l’installation de ce premier ordinateur, Dominique Clayssen, architecte et enseignant, partenaire et ami de Jean de longue date (depuis les tout débuts de l’Institut de l’environnement) se souvient : « Le terminal était installé dans un local exigu de 10 m2, une ancienne cuisine de l’Ecole. Jean ne souhaitait pas enseigner l’informatique, il préférait laisser les étudiants se familiariser eux-mêmes avec ces outils. Ce qu’ils feront parfaitement malgré les conditions d’utilisation. »[1].

 

En revanche, Jean Zeitoun et Dominique Clayssen vont engager l’ESA dans un nouvel axe de recherche et d’enseignement, l’« Architecture des lieux de travail ». Dominique se souvient qu’à cette époque, le patrimoine industriel, les usines, les centres manufacturiers, les entrepôts, ne font l’objet d’aucun travaux de recherche spécifiques. Pour alimenter leurs recherches, l’équipe fait venir, dans le cadre de conférences, des historiennes telles que Michèle Perrot. Ils interviennent également sur les sites des usines Schneider Creusot-Loire qui ferment leurs portes en 1984 et sont en voie de reconversion.

Jean Zeitoun et Dominique Clayssen collaborent à nouveau dans le cadre de recherches sur l’« industrialisation ouverte » auxquelles s’associe un architecte proche de leur vision, Gabriel Guenoun, qui restera, tout comme Dominique, un ami et un soutien  constant de Jean tout au long de son parcours. Le résultat de ces recherches fait l’objet de publications qui associent Dominique, Gabriel et Jean[2]. L’industrialisation ouverte repose sur la possibilité de combiner, dans les projets, l'ensemble des produits du bâtiment sous forme de composants industrialisés de série en s’appuyant sur la constitution de catalogues qui permettent toutes les combinatoires. A eux trois, ils formalisent cette approche.

C’est à l’ESA que Jean Zeitoun croise l’architecte Anatole Kopp, ancien élève, qui a été Directeur de l’ESA. Formé aussi au MIT, mais surtout grand spécialiste de l’architecture en URSS. Jean lui gardera toujours une grande amitié. Ses faits de guerre à la Libération de Paris l’ont acquis à sa cause de manière indéfectible.

[1] Entretien avec Dominique Clayssen du 08 septembre 2021.

[2] Eléments d’architecture et composants. Recherche pour un inventaire permanent, Dominique Clayssen, Jean Zeitoun, Gabriel Guenoun, Cuno Brullmann, rapport de recherche, Comité de la Recherche et du développement en architecture (CORDA) Ecole spéciale d’architecture/Unité de recherche appliquée (UDRA), 1984.

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Source  

Ecole spéciale d’architecture, première de couverture d’un projet de fin d’études, 1981, Bertrand Albertini Maîtrier, Atelier Jean Zeitoun, Directeur d’étude

Ecole spéciale d’architecture,  https://fr-academic.com/dic.nsf/frwiki/561626


4.2. Sélection des publications

  • L’Ecole nationale supérieure de création industrielle :

En 1984, Jean Zeitoun constitue un Département « Design et Technologies de l’Information et de la Communication » au sein de l’Ecole nationale supérieure de création industrielle qui vient tout juste d’être créée (1982). Plusieurs personnes du CIMA sont détachées à l’Ecole pour accompagner les étudiants dans leur appropriation de ces outils. Jean, de son côté, assure au sein de cette entité des actions d’enseignement et de direction de recherches. En introduisant dans l’école les techniques informatiques appliquées au design industriel il contribue à démultiplier les espaces et les modalités de création.

Gilles de Bure[1] explique : « L’école s’équipe donc petit à petit. Et, déjà, au mitan des années 1980, les premiers ordinateurs y font leur apparition ». Ils sont encore éloignés « de la révolution numérique qui s’annonce », mais ils « envahissent la pratique du design ». Ce biographe de l’école fait appel à la mémoire des étudiants : « Jean-Louis Fréchin se souvient des cours d’informatique théorique de Jean Zeitoun (…). Pour autant il s’agissait de balbutiements et si les « bécanes » commençaient à peupler l’école, l’informatique y était quantité négligeable. » L’Ecole attendra encore près de 15 ans après l’introduction de ces cours à l’initiative de Jean pour voir la création d’un Atelier de design numérique (ADN).

Jean Zeitoun a aussi l’occasion d’enseigner à l’IRCAM, Institut de recherche et coordination acoustique/musique en 1988. 

Il contribue par ailleurs à la constitution de plusieurs communautés professionnelles notamment dans le cadre du SIGGRAPH[2] et participe aux premières conventions (Boston, Detroit, Anaheim, Las Vegas).

Parmi les très nombreuses interventions publiques de Jean dans des séminaires et conférences durant cette décennie, il intervient, dès juillet 1983, à la séance inaugurale de la conférence Informatique et Culture /Computer Culture[3] sur le thème Rethinking Culture and Technology avec Jacques Rigaud, Vilem Flusser et Richard Hill. Il poursuit également avec une intervention sur le thème Computer Image and Artistic Creation. Il s’agit pour lui d’ouvrir grand les fenêtres, de faire respirer un autre air à des professionnels sous contraintes et aspirant à des échanges de pratiques, de savoirs, entre culture scientifique et artistique. Jean y est tout à sa passion de la transmission et de la pluridisciplinarité, loin de toute frontière et de tout dogmatisme.

Jean Zeitoun participe ensuite également à de nombreux groupes de travail. Il est notamment membre du Groupe de réflexion sur le Design Industriel organisé en 1990 et 1991 par le Ministère de la Culture et de la Communication.

 

[1] Gilles de Bure, Le design fait école, L’Ecole nationale supérieure de création industrielle, Paris : Gallimard, février 2007.

[2] Special Interest Group on Computer Graphics and Interactive Techniques.

[3] Organisée à Villeneuve-lès-Avignon par le Centre international de recherche, de création et d’animation ( CIRCA) et Photo/Electric Arts Foundation. 

Dominique Clayssen, partenaire de nombre des aventures de Jean Zeitoun et ami de longue date s’interroge aujourd’hui : « Pourquoi, au début des années 1970, Jean décide-t-il de créer l’un des tous premiers laboratoires de recherche informatique dans le domaine de l’architecture et de l’aménagement ? Pourquoi choisit-il d’enseigner les mathématiques et la méthodologie dans ce domaine ? Pourquoi ne suit-il pas, comme la plupart de ses condisciples, la voie royale des postes clé de l’Etat et des directions de grandes entreprises ? En outre, cela ne peut être le hasard seul qui met sur sa route la poignée de personnes qui, à cette époque, rêvent de poursuivre à Paris l’épopée du Bauhaus, huit décennies après sa création. » Pour Dominique, Jean Zeitoun a « une capacité innée à voir sur le long terme, à anticiper les potentialités de nouveaux outils » et il dispose d’une qualité rare, celle de pouvoir « penser contre son cerveau » comme aurait dit Gaston Bachelard. Loin des idées réflexes, présupposées ou préconçues, des apparences premières, Jean privilégie la raison scientifique créative et ouverte et, en cela, il ne pouvait que privilégier des chemins de traverse.


4.2. Sélection de ses publications

  • 1974, Instrumentation en Conception Architecturale, Introduction, Jean Zeitoun, édité par l’Ecole Spéciale d’Architecture, novembre 1974

  • 1975, KOPP ANATOLE, CLAYSSEN DOMINIQUE, ZEITOUN JEAN, 1975, Recherche de pré-définition sur l'innovation en Europe de 1920 à nos jours, UDRA Unité De Recherche Appliquée de l'ESA ; Ministère de l'Equipement..., 1975, Cote : A-UDRA-KOP

  •  1977, Jean Zeitoun, Trames planes, Collection Aspects de l’Urbanisme, Editions Dunod, 1977

  • 1979, Jean Zeitoun, Utilisation potentielle de l'informatique dans la conception en industrialisation ouverte, CIMA, 1979

  • 1984, Eléments d’architecture et composants. Recherche pour un inventaire permanent, Dominique Clayssen, Jean Zeitoun, Gabriel Guenoun, Cuno Brullmann, rapport de recherche, Comité de la Recherche et du développement en architecture (CORDA) Ecole Spéciale d’Architecture/Unité de recherche appliquée (UDRA),

  • 1984 : Utilisation de nouveaux outils de visualisation dans les projets d'aménagement urbain, recherche PLAN URBAIN, J. ZEITOUN, C. MOISSINAC, S. PORADA

  • 1986, De la pierre au pixel, Jean Zeitoun ; Saint Etienne, actes du colloque Imaginaire Numérique, Paris, Hermès, 198

  • 1986 : Langage de création et rhétorique de l’image de synthèse animée : sous la direction de Jean Zeitoun, Directeur scientifique, avec Sabine Saporta, chef de projet, Madeleine Arnold, Michel Bret avec la participation de Claude Lebrun, Dominique Lobstein, Christelle Robin. Rapport de mission commandité par le ministère de la Culture, Mission de la Recherche, Paris

  • 1987 : Les nouvelles images : introduction à l’image informatique, Jean Zeitoun, Dominique Clayssen, Dominique Lobstein, Paris, France, Editions Dunod, 1987.

  • 1987 : L’espace de l’image et l’espace dans l’image : vers un écart numérique, Jean Zeitoun, in Imaginaire Numérique, n°1, Editions Hermès, 1987

  • 1988 : Scénographie intelligente : contribution à l’élaboration d’un dialogue entre l’image numérique et le langage opératif, Jean Zeitoun, in Revue Informatique et architecture.

  • 1988 : Jean Zeitoun, Simulation visuelle et conception spatiale en architecture : les apports de l’image de synthèse en conception architecturale ; Paris, actes MICADO ; Paris, Hermès, 1988

  • 1988 : M. Bret, S. Porada, J. Zeitoun et al. Quatre propos pour une image, recherches et expérimentations autour d’IKOgraph ; Paris, actes du colloque PIXIM,1988

  • 1988 : Jean Zeitoun, Considérations sur le développement d’applications architecturales de la scénographie intelligente ; Paris, actes de la journée CIAO du CIMA, Hermès, 1988

  • 1990 : Jean Zeitoun, Paul Braffort, Applications de méthodes linguistiques en sûreté de fonctionnement : un cadre méthodologique, Paris, actes des journées Advanced Techniques for Quality, Renault et Institut d’Expertise et de Prospective de l’Ecole Normale Supérieure – Paris 1990

  • 1993 : Jean Zeitoun, CAO et conception d’objets - Design miroir du siècle, Flammarion, 1993

  • 1994, ouvrage collectif Laurent Gilles, Marc Guillaume, Jean Zeitoun, De nouvelles représentations de l’espace, revue Communiquer demain, DATAR, Editions de l’Aube, Paris 1994.

  • 1995, Jean Zeitoun, Agnès Huet, Les téléports, nouvelles places de marché sur les inforoutes, Paris : L’Harmattan, 1995.

  • 1996 : Jean Zeitoun, Nouvelles représentations de l’espace et matérialité du territoire in revue Quaterni, n°30 – Automne 1996.


5. Vivre, apprendre, aimer 

« Ne nous prenons pas au sérieux, de toute façon il n’y aura aucun survivant. » (Alphonse Allais)

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Source  : Privée - "Suite"  - Photos Martine Fontaine - 2020

Louis Leprince-Ringuet, encore lui, se livrait sur un ton très personnel à la cérémonie organisée à l’X pour l’anniversaire de ses 96 ans : « Même si notre œuvre est marquée par les qualités d’imagination, d’esprit critique, de ténacité, d’esprit créateur, elle révèle bien peu, et bien rarement, les mouvements intérieurs de notre âme, de tout ce qui exprime la réalité la plus intime, la plus profonde de notre être. En ce sens, nous ne sommes pas des poètes, mais nous chantons en d’immenses chœurs la grandeur de la nature. » [1] Nous ne savons pas si Jean Zeitoun aurait partagé ce point de vue mais pour aller chercher une infime partie des mouvements intérieurs qui l’occupent il faut être en mesure avec lui d’aimer, écouter, rire, regarder, parler, se taire, contredire, adhérer, s’opposer, tout en sachant que ce qu’il vous offre est un cadeau d’intelligence, de liberté et de sensibilité.

 

Jean multiplie les pistes sans en donner les clés d’aucune. On est avec lui ou contre lui, on suit ou on fuit, on l’aime ou on le déteste, il aime ou il déteste, sans nuances et avec une profondeur et une ampleur à chaque fois infinies et renouvelées.

 

Ces différentes pistes qui révèlent un peu de sa personnalité, ce sont les moments de la vie ordinaire et non les grandes aventures qui nous les donnent : il n’aime pas voyager et pourtant adore partager découvertes, paysages, jardins, surtout ceux à l’italienne, lagunes, lacs et mers bleues de la Méditerranée tout autant qu’eaux vertes et vives de la Dordogne.

[1] Discours de Louis Leprince-Ringuet à l’occasion de la célébration à l’X de son 96ème anniversaire, source : Bulletin de la SABIX, https://journals.openedition.org/sabix/821?lang=en#tocto2n1

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Source  : privée

Il se réjouit, sous les ciels lumineux des Causses du Lot, à suivre les murets de pierre sèche, ou devant un magret de canard et le vin des coteaux de Glanes dans la jolie maison quercynoise de Bernadette et Joël, ou d'Irène et Dominique. Parmi eux, et bien d’autres, il peut s’oublier des heures durant dans des discussions politiques ou scientifiques dont il sort seulement pour se laisser happer avec douceur par le brouillard qui monte lentement de la rivière et le fait sourire.  

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La Dordogne au Bastit – 2019 (Source : privée)

A d’autres moments, ce sont les nappes à carreaux des bistrots du quartier Drouot qui le voient s’abandonner auprès de ses amis, Christiane et Nirina, souvent, mais aussi Gaby et les autres, les inconditionnels, les fidèles, les « sans rancune », avec lesquels il partage ses analyses sur la « régression anthropologique » en cours, la disparition de la notion de bien commun et le triomphe du désir individuel.

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Christiane et Nirina (Source : privée)

Jean a aussi la nostalgie du Paris de Doisneau et de Riboud (il collectionne les vieux appareils photo). Marchant dans Paris, il ne manque jamais de vous alerter sur le charme et la grâce d’une fontaine Wallace (chefs d’œuvre en péril qu’il transporterait bien chez lui pour leur éviter un destin funeste), une façade 18ème, des cariatides, un passage couvert. Mais l’architecture d’un Mallet-Stevens ou d’un Frank Lloyd Wright le séduisent tout autant. Comme il n’en aime pas moins les fauteuils accueillants et contemporains d’un Charles Eames.  En fait, Jean se revendique à la fois classique et conservateur, libre-penseur et esprit vagabond, mais surtout ….inclassable.

 

Ces dernières années, à la frénésie des pavés de Paris devenus complètement fous (de rage et de désespoir sous le massacre subi), il préfère le calme de la campagne et celui des jardins, avec fontaine, étang ou ruisseau.

 

Si les rosiers, glycines, chèvrefeuilles, élégants saules-pleureurs et érables rougeoyants l’émeuvent, ce sont surtout les artistes qui imaginent, créent et font vivre ces jardins qui le touchent profondément. Françoise et Christian, avec le Point du Jour, font partie de ceux-là. Depuis leur première rencontre, il y a vingt ans, Jean leur garde une affection et une estime toute particulière pour leurs talents d’artistes façonneurs de paysages. A leur tour, ces derniers ont réservé à Jean une petite place bien cachée sous les frondaisons de leur cathédrale végétale. Il s’y trouve aujourd’hui.

 

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Source : Pépinière du Point du Jour - 2021

[1]  https://www.pepiniere-jardin.com/un-jardin-extraordinaire

C’est aussi sous les platanes, près de la fontaine en pierre (XVème siècle très rénovée…) que se passent les heures de discussion entre Jean et ses sœurs, Simone et Marlène.

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Source: privée

Ils partagent beaucoup de choses en commun, moments douloureux ou joyeux. On n’en saura pas plus car ils sont tous les trois très pudiques, si ce n’est que l’on sent à quel point ils sont, chacun, proche l’un de l’autre. Attendris, souvent, et agacés parfois, ils se regardent en fait avec une très grande bienveillance, car ils s’adorent.

Les petits-enfants de Jean, parfois et à sa grande joie, font partie du paysage : Eve et Joshua, les jumeaux qui gambadent dans le gazon ou lisent sagement lovés dans son fauteuil préféré, Esther et Juliette, toutes les deux concentrées et studieuses et Elie, champion d’échec et déjà si doué en maths. Jean se rappelle ses souvenirs de jeune père lui qui s’est tant impliqué dans l’éducation de ses filles.

Comme Jean Zeitoun ne s’arrête jamais, malgré ses aléas de santé, il continue de lire, jouer de la musique, chantonner et surtout …travailler, apprendre, découvrir.

Si Montaigne, La Fontaine, Jankélévitch ne le quittent pas, il revendique tout autant la lecture de romans policiers ou celle des livres de Jim Harrison[1] dont il dit qu’ils offrent de plus authentiques témoignages sur la nature humaine que n’importe quelle autre littérature.

Mais surtout, toutes ces dernières années sont l’occasion pour Jean Zeitoun d’aller plus loin encore dans son sujet de prédilection : les sciences de l’univers.  Il y a sept ans nous raconte Jean Dupont, son ami, il lui dit ne pas être convaincu par les démonstrations théoriques de la mécanique quantique. Les explications des physiciens dans ce domaine laissent Jean sceptique et perplexe.

« Si vous croyez comprendre la mécanique quantique, c'est que je n'ai pas été clair » affirme Richard Philipps Feynman, prix Nobel de physique 1965. « Je n'y comprends rien moi-même. Personne d'ailleurs n'y comprend rien ». C’est un bon début pour Jean, qui décide… de tout reprendre. Mais il se trouve vite confronté, comme tous les sceptiques de cette période, au fait que les expériences, en définitive, fonctionnent et confirment les théories, même si on n’y comprend rien.

Et Feynman de préciser : « La théorie de l’électrodynamique quantique nous fournit une description de la nature qui est absurde du point de vue du sens commun. Mais elle est en accord parfait avec l’expérience. J’espère donc que vous accepterez la nature telle qu’Elle est : absurde. » Ainsi, Jean accepte la physique quantique et l’absurdité qui va avec. Il confirme ainsi que  « penser contre son cerveau » ne lui est pas étranger.

Toutefois, le très petit serait incomplet sans son corollaire, l’infiniment grand de l’univers lui-même. Jean retrouve donc ses premières amours : Einstein et les propriétés de l’espace-temps. A partir de là, il ne lâche plus rien : origines de la matière, rayonnement fossile, ondes gravitationnelles, gravité répulsive, nature du temps… Tout y passe. Même la « Théorie des cordes  »  ?! Celle des supercordes aussi ?! la « Gravité quantique à boucles » également ?!  Mais oui ! Le « Multivers » et ses 5, 11 ou 29 dimensions ?! Non, peut-être pas, il ne faut quand même pas exagérer.  En fait, c’est seulement qu’il n’a pas eu le temps d’aller au bout de ce qu’il voulait faire. Mais il aurait bien voulu. Vivre et apprendre, encore et encore.

Malgré tout cela, Jean n’oublie pas d’enseigner et de transmettre : trois matinées par semaine, il organise des « Sessions d’astrophysique ouvertes » notamment, auprès de non-initiés. Pédagogie, patience, gentillesse : les sessions animées par Jean sont, pour ceux qui ont le privilège d’y participer, des instants de découvertes toujours un peu magiques, de curiosité, et de fascination devant ses explications limpides. On attend les suivantes…

[1] Légendes d’automne, Dalva et tous les autres livres de Jim Harrison

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Source : privée

Mais « Le facteur temps ne sonne jamais deux fois » nous dit Etienne Klein. Pour Jean, on aurait aimé qu’il sonne encore une fois, mais peut-être serait-ce finalement le cas. Dans une quatrième dimension temps ? Qui sait ?

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Source : privée

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